The Eternals, ce trio de Chicago avec un style
unique est déjà assez connu outre-mer, reste à découvrir en France. La
meilleure opportunité s’offre maintenant avec le nouvel album Heavy
International, qui vient de sortir en février.
E
n parlant d'un " style unique ", le critique cache d'ordinaire son
incapacité à s'exprimer face à une grande œuvre, car il la regarde - ou écoute -
en croyant avoir la Tour de Babel devant lui. Conséquemment, imaginons-nous face
à ce nouveau disque, qui rassemble sur lui plusieurs styles, qui font à la fin
une originalité surnommée alternative-hip-hop-dub-electronic-drum-&-bass-dance -reggae
par le critique Michael Franco. Rien de neuf ? D'où sont venus John Zorn, Mike Ladd ou John Cage ?
Un déjà-vu alors. Généralement, ce type de musique, rarement
diffusée sur les stations de radio, nous convoque à l'écouter plus précisément
et nous invite à acheter (pardon : à télécharger). Donc, disons-nous simplement,
que cette musique se laisse catégoriser dans un bassin vaste et méconnu, du
style peu conventionnel jusqu'à celui expérimental.
Quant aux musiciens qui osent se mettre au-delà des conventions, leur espace
reste à l'écart d'une industrie du disque moribonde, suivi par l'incompréhension
de la part de l'audience ainsi que de la critique. Une telle musique se comprend
grâce à la genèse créative du médium, avec l'essor du temps, mais aussi grâce
aux possibilités artistiques beaucoup plus nombreuses que quarante ans avant.
Quelques langues de vipères criant COPIE !, ne se taisent sûrement jamais, en
résonnant toujours la même formule. Ils ne comprennent pas que n'importe quel
style musical reste inaccompli, constamment ouvert à l'inconnu. C'est sur cet
aspect qu'il faut éclairer les albums précédents et surtout Heavy International
de The Eternals alias Damon Locks, Wayne Montana et Tim Mulvenna, qui présentent
une variété énorme en réunissant un spectre lumineux d'influences diverses, dont
les plus concises se reconnaissent dans les racines musicales développées dès
les années soixante avec The Doors ou Love, puis avec The Clash et
Sonic Youth
et à la longue avec Chemical Brothers et Radiohead - le chanteur Damon Locks
pourrait être une réincarnation de Thom Yorke. Un pot-pourri des éléments
musicaux, où à la dernière sortie attendent The Eternals, les éternels.
Face aux paroles, les sens restent bien en obscurité. Garni avec l'enjeu de
calembour (par exemple dans la pièce Crime " crime is distortion/emotion that is
out of proportion and so cruel, cruel, cruel/cool, cool, cool "), cet album
capricieux peut être entendu comme un grand tableau de sons et de bruits. Le ton
moquant de Locks, le changement de rythmes et l'instrumentalisation lourde
créent d'une manière ou d'autre une atmosphère claustrophobique ainsi qu'une
ambiance proche de l'apocalypse. Un chant de cygnes monte avec les voix du fond
d'un répertoire du jazz. Et les beats crépitent dans l'air d'un studio qui était
transformé en laboratoire chimique ? Quelques titres auraient bien convenu comme
bande sonore dans Blade Runner de Ridley Scott, d'autres pour assombrir la vie
de nuit. A la fin, Heavy International, c'est bien un opus magnum de la
mélancolie, qui nous emporte loin de la vie quotidienne dans une réalité encore
plus angoissante.
Michaela Drescher