(Par Paul COUDRET)
Il faut que je vous raconte une histoire incroyable qui est arrivée à un pote la dernière fois qu’il a pris l’avion. C’était entre La Réunion - où j’ai vécu pendant longtemps - et Paris, sur Air France pour ne pas nommer la compagnie, il y a environ un mois. Au milieu du vol, l’avion commence à être secoué par quelques remous. Le pilote prend alors la parole pour expliquer « Nous survolons actuellement une zone de turbulences, veuillez rejoindre votre siège etc. » et en profite pour faire un petit topo sur ce qu’ils sont en train de survoler - le Kenya si je ne m’abuse. « Sur votre droite, vous pouvez admirer un truc très beau, presque aussi beau que ce que vous pouvez contempler sur votre gauche re-etc. ». Puis de conclure son discours par un traditionnel « Bonne continuation de vol » ou un truc du genre. Oui mais là où se situe la blague (parce que pour l’instant c’est pas très exceptionnel) c’est que juste après, on a pu entendre ce même pilote dire dans son même micro « Et maintenant, je me tape une bonne bière, et après, la petite hôtesse ! ». Evidemment, panique chez le personnel embarqué, mon pote voit du fond de l’appareil une jolie hôtesse (eh non y a pas que des vieux pots de peinture Mauvilac chez Air France) se ruer vers l’avant de l’appareil. Et le voisin de mon pote d’arrêter la dite demoiselle et de lui dire « Vous en faites pas, vous avez le temps, il a dit qu’il prendrait une bière avant ».
*****
Tiens, vous connaissez cette histoire ? Mais elle est arrivée à un pote de votre cousin c’est ça ? Entre Bangkok et Aix-en-Provence (comment ça y a pas de vol direct ?). Et puis vous, le pilote, c’est un coca qu’il voulait. Mais je peux vous en raconter une foule d’autres, alors ! Comme par exemple l’histoire de ce gang New-Yorkais, les Light-riders, qui s’amuse à rouler tous feux éteints la nuit et qui bute le premier type qui leur fait des appels de phares (éventuellement, ce peut être la cérémonie d’intronisation d’un nouveau membre). Ou encore le fait que c’est Coca-Cola qui a inventé le Père Noël rouge et barbu tel que nous le connaissons - eh non, ce n’est pas vrai ! Ou même que, si on inspecte un paquet de Marlboro, on peut trouver des signes d’appartenance de ce groupe au Klu-Kux-Klan, qui finance l’entreprise (les trois K, un noir [ou juif c’est selon] pendu et des bottes de SS à côté, la date de fondation du KKK etc.) - rien de tout ça n’étant, bien entendu vrai. Ou également cette américaine, Amber Carson, qui a eu $113,500 parce qu’elle a glissé sur le sol d’un restaurant à cause d’une boisson qu’elle avait elle-même renversée...
Et je peux enfin vous donner - c’est bien le moins, compte tenu des nombreuses heures pendant lesquelles ce site m’a occupé - l’adresse d’un site qui vous en racontera de bien bonnes : www.snopes.com . Une histoire chelou qu’un pote vous raconte et qui est arrivée au frère du copain de sa sœur ? www.snopes.com ! Un mail larmoyant sur le petit Kevin, paralytique, cancéreux et chauve qui ne réclame de vous qu’un petit peu d’attention ? Idem ! Une photo incroyable de deux pilotes d’avion qui regardent en arrière pendant qu’un Boeing s’approche en face - celle-là aussi vous connaissez ? Toujours pareil...
Que fait ce site ? Il recense, décortique, trie et valide (ou plus souvent invalide) des tonnes d’histoires étranges, que l’on a coutume d’appeler des Légendes Urbaines ou, pour faire jeune et stylé, des Urban Legends (ne vous y méprenez pas, en fait, c’est la même chose :-) ), ou, quand on est encore plus djeunz et encore plus stylé, des UL. La pub pour ce site FORMIDABLE étant faite, passons à l’analyse des UL en elles-mêmes (finalement j’opte pour la version ultra djeunz et ultra stylée : UL)
Comme nous l’explique ce site, une UL est une forme particulière de légende dotée de ces qualités supplémentaires :
1) Elle est attribuée à (l’un ou l’autre) :
(a) Une connaissance, suffisamment proche pour que la véracité de l’histoire ne puisse pas être remise en cause mais suffisamment lointaine pour qu’il soit impossible d’aller lui demander dans la seconde - et en fait, jamais, en vertu du principe selon lequel, quand bien même vous trouvez la personne prétendument à l’origine de l’histoire, elle finira par avouer « non ça m’est pas arrivé à moi-moi, mais à un super pote, je vois pas pourquoi il mentirait » et cetera.
(b) Une source complètement officielle type « John Gravetrop », Shérif du comté d’Orange - qui en fait n’existe pas, mais, bien évidemment, personne ne va songer à aller vérifier, si on s’est cassé la tête à prouver sa source c’est que c’est forcément vrai ! Autre possibilité, elle existe, mais n’a absolument rien à voir avec cette histoire.
2) Elle contient toujours des indications précises de lieu et de temps - la plupart du temps c’est récent et « ça c’est passé près de chez toi, ouais, presque sous ton nez, cesse de prendre cet air étonné etc. ».
3) Le sujet des UL concerne invariablement quelque chose :
(a) qui fait peur, et / ou
(b) qui est d’actualité, et / ou
(c) qui confirme l’idée générale que le monde est pourri et / ou
(d) qui met en garde contre un type de comportement en exhibant un exemple qui a mal tourné.
En ce sens, vous l’aurez noté mon exemple d’UL sur le pilote indélicat n’était pas formidable puisqu’il n’entre que difficilement dans une des catégories de la condition 3 (disons la (d)). Simplement, c’est le premier exemple d’UL que j’aie rencontré, racontée par mon instit de CM2, vous imaginez la désillusion quand j’ai compris qu’elle m’avait embobiné.
*****
Les UL sont TRES majoritairement fausses. Les seuls - et extrêmement rares - cas où l’UL est vraie, elle ne l’est quand même pas. Concrètement, les faits de base peuvent être vrais, mais ils sont re-manipulés pour en faire une UL qui satisfasse aux conditions 1 et 2. Ainsi les mêmes faits sont transposés à tire-larigot et à péta-ou-schnok. Une caractéristique ultime d’une UL est que, si quelqu’un vous la raconte - toujours de bonne foi, sinon c’est un bobard, pas une UL ! - et que vous lui mettez sous le nez que tout ça a déjà été raconté 255,897 fois par d’autres gens, il ne vous croira pas. « Ah mais non, mais moi, c’est vrai, c’est Robert qui me l’a dit, je vois pas pourquoi il me mentirait ! ». Evidemment, vous allez me dire, on en vient à douter de tout s’il suffit qu’on vous assure que c’est vrai pour que ça vous convainque que c’est faux ! (vous avez suivi là ?) A ce propos, ça a dû arriver à tout le monde, mais je ne connais rien de pire que le sentiment de honte mêlée de bêtise crasse que l’on ressent quand on vous met en face du fait que votre histoire est bien marrante mais complètement pas de vous - ce qui d’ailleurs justifie qu’on dépense tant d’énergie à prouver qu’elle est vraie, sans, bien sûr, y arriver. Dans ces cas, j’ai adopté une nouvelle technique : répondre « Bah, ça fait toujours une bonne blague ! » et, surtout ne pas chercher à me justifier - mieux, annoncer dès le début « C’est peut-être une UL mais bon... » :-)
Et c’est ainsi que de jolies histoires fleurissent, puis se morphent, au gré des centres d’intérêts du moment, des effets de mode, ou de l’âge du capitaine. Si on reprend les quelques exemples cités plus haut :
Le gang d’illuminés (ah ah ah) n’est qu’une traduction de l’angoisse montante face aux jeunes de notre société que plus rien ne contrôle (c’est vrai que c’est con un troll).
L’attaque contre Marlboro : une preuve de plus que ce monde est pourri, et que dans ce monde pourri, certains sont encore plus pourris.
La procédurière abusive : une illustration de la perception générale du « et on s’étonne que le monde aille mal après » ou, selon la manière dont l’histoire est racontée, de l’idée « ils sont graves ces ricains ! ».
Mais ce dernier exemple mérite un poil plus d’attention : certains d’entre vous connaissent sans doute l’histoire d’une femme qui a traîné McDonald en justice parce qu’elle s’était brûlée avec son café trop chaud. Eh bien, c’est typiquement un exemple de légende urbaine... vraie - ce qui peut être vérifié ici :
Le site Atlanet .
Ainsi, toute la série de procès ridicules s’en trouve justifiée - quoique le procès contre McDonald ne fût pas, lui, ridicule et que la faute a été avérée. Mieux, c’est l’occasion pour quelques esprits inventifs de créer un nouveau « lore » (le même que dans « folk-lore »).
Enfin, ajoutons les quelques produits dérivés des UL :
« ostension » : c’est la transposition (volontaire ou non) d’une UL existante, en ne changeant que le lieu et la date. Un exemple célèbre d’ostension, qui me fait beaucoup de peine parce que c’est justement le bouquin (génial) que je suis en train de lire, peut être trouvé chez Douglas Adams dans son livre « So long, and thanks for all the fish », 4e volet de sa trilogie (exceptionnelle) de 5 livres. C’est une histoire de gars qui se fait manger ses cookies par un autre gars, s’énerve - et finalement se rend compte que ce ne sont pas ses cookies. Cette histoire que Adams prétend personnelle (Cambridge, 1976), bien qu’elle soit transposée, dans son livre à son héros Arthur Dent, circulait déjà, en fait, depuis quelques années...
« flasqutivisme » : (tentative de traduction de « slacktivism ») cette fois-ci il s’agit de jouer sur la corde sensible du « faire le bien avec peu d’effort ». A ranger là-dedans, toutes les fameuses pétitions chain-mails, dont je me suis toujours demandé à qui elles profitaient réellement... Des éléments de réponse là :
http://www.snopes.com/inboxer/petition/internet.htm .
« glurge » : description quasi-onomatopéique de légendes dégoulinantes à vous faire dresser les cheveux de la tête, et qui prennent l’apparence de « paraboles sur notre temps » mais qui sont, sobrement parlant, toutes pourries. Souvenez-vous de l’histoire de ce petit garçon qui plante des clous dans une barrière à chaque fois qu’il s’énerve, puis les enlève un par un pour chaque jour où il ne s’énerve pas, et son papa lui explique que la barrière c’est comme les gens, on peut enlever les clous mais les blessures restent... Je vais sûrement me faire des tas d’ennemis en disant ça mais, personnellement, je range « L’Alchimiste » de Paolo Cohelo grosso modo dans cette catégorie J.
« le syndrome de Münchausen par procuration » : je ne parle pas ici du terme purement technique concernant les mauvais traitements infligés aux nourrissons ni même de la version plus générale en gros équivalente à « maladie psychosomatique », mais de l’extension encore plus générale de l’idée (ce baron est plein de ressources) : une histoire assez triste et crédible pour qu’on se dise « Si c’est vrai, je peux pas me permettre de le remettre en doute », et du coup, paf, on y croit. A rapprocher du « flasqutivisme » cette version est toutefois plus perverse puisque le narrateur se met généralement directement en scène. Exemple : un mail de « David AMIN » ou un truc du genre, que j’ai reçu y a pas longtemps et qui me parle de son père mort etc. Autre exemple, assez lugubre : des gens qui ont fait croire, y compris à la presse, qu’ils avaient perdu des proches dans l’attentat du 11 Septembre. Ce dernier produit dérivé des UL est un peu à part : il s’agit presque d’un mensonge !
*****
Maintenant que nous avons en gros compris comment (pour plus d’infos, je rappelle que le site susmentionné est très bon), reste une question cruciale et fondamentale : pourquoi ? Qu’est-ce qui peut amener des gens à colporter de telles histoires. Ah mais c’est là que se situe la subtilité : une UL est VRAIE pour celui qui la raconte. On ne peut donc pas mettre la multiplication des UL sur le dos de la propension au mensonge. La question du « pourquoi » est donc entièrement galvaudée par l’essence même de l’UL. Reste, alors, l’ultime interrogation : d’où ?
La question de l’origine des UL est effroyablement complexe. Tracer une UL depuis son avatar le plus récent jusqu’à son origine relève du Scotland Yard. Un exemple parmi tant d’autres : des gens - fort mal intentionnés - s’amusent à laisser traîner des seringues contaminées au VIH sur des sièges de cinéma. J’ai moi-même reçu cet e-mail (transmis par une fille qui fait partie de ces gens dont vous ne recevez JAMAIS de mail SAUF pour vous dire que Bobby va mourir, qu’il faut boycotter Total-Fina, que Veuve Cliquot distribue des caisses de champagne etc.) il y a quelques années, signé par un gars de... l’institut Pasteur ! Je n’étais à l’époque qu’à moitié éclairé sur le sujet des UL :
J’ai certes réalisé que c’en était une. En cherchant un peu, je me suis rendu compte que cette même histoire existait depuis plus de...30 ans ! Bien sûr ce n’était pas le même cinéma, pas forcément un cinéma, pas nécessairement une seringue, évidemment pas le sida - il existe des centaines de variantes de cette UL (par exemple celle qui veut que ce soient des gamins qui, pour Halloween, rajoutent des punaises contaminées dans leur sac de bonbons... charmant !). Précision : le VIH ne peut pas survivre à l’air libre plus de quelques secondes... Je me suis dit, tudieu, le gars de l’Institut Pasteur il doit bien le savoir ça !
Je me suis donc emporté en voyant que cette UL était colportée par une institution aussi sérieuse. Je lui ai envoyé un mail, en lui disant que c’était une honte de dire des bêtises pareilles, que les gens allaient le croire etc. Bien évidemment, j’ai eu un mail de réponse automatique « Je ne suis pour rien dans cette affaire »...
Ce fut la révélation. C’est ce qui m’a amené à chercher à comprendre le mécanisme des UL. Qui les crée ? Comment, quand ? Pourquoi les attribuer à une autre personne ? A qui ? etc. Malheureusement, j’en suis pratiquement toujours au même point quant à la question ultime de leur origine. Cette réflexion personnelle se heurte à des concepts qui me dépassent : comment imaginer que le monstre tentaculaire et polymorphe que devient une UL qui a du succès puisse être issue d’une seule et même personne. Essayez d’imaginer quelqu’un, le premier, l’initiateur d’une UL. Vous y arrivez ? Pas moi... Pas bien... Je peux comprendre d’où il tire l’idée - adaptation d’une blague, d’un bout d’article de journal, d’un bout de livre... - mais ce que je ne comprends pas c’est le mécanisme de lancement de l’UL. A qui va-t-il raconter son histoire ? Qui va le croire ? Pourquoi ? Comment la rumeur va-t-elle exactement se répandre ? Comment fonctionnent les mécanismes d’appropriation successives ?
Il existe certaines études mathématiques passionnantes sur le sujet des propagations de rumeurs. Mais aucune ne peut répondre à la question de la source, du point initial. J’ai beaucoup de difficultés à me représenter cette origine comme une unique personne - sans doute parce que je suis réticent à conférer à cet unique anonyme la puissance créatrice inhérente à une UL. Mais alors, ce ne peut être qu’un groupe de personnes, sans relation, qui, à un moment similaire, pensent des choses similaires puis finissent, pourquoi pas, par s’auto convaincre que ce qu’ils disent est vrai, accordent tous plus ou moins leurs violons, et vogue la galère. C’est donc dire que nous avons tous une propension à la mythomanie qui ne demande qu’à s’épanouir pour peu qu’elle soit supportée par d’autres mythomanes. Ce qui est, tout compte fait, encore plus effrayant que la supposition d’un unique mythomane, papa de l’UL.
Finalement, je me contente d’exposer des faits sur les UL. Encore une fois, il m’est possible de répondre à la question du « comment » mais pas à celle du « pourquoi ». Certains me trouveront peut-être bizarroïde mais cette question des UL est pour moi profondément mystique voire métaphysique (où je pense). Une UL est un monde en soi, avec ses habitants différents (les avatars) et pourtant tous identiques, un principe de reproduction et d’extension génétique, de mutations... Bref un véritable petit virus. Un virus crée par l’homme mais surtout propagé volontairement par l’homme aussi.
Alors, les légendes urbaines pour la destruction du monde ou, au contraire, pour son équilibre, via leur pouvoir cathartique ?
Bref, j’attends vos avis sur ces questions !
*****
Paul, en espérant que vous y réfléchirez à deux fois avant de raconter votre prochaine histoire du « pote du copain de ma sœur qui était en voiture et qui... » :-)
*****
PS : A ce propos, au sujet des UL par mails (ou « hoax »), le site www.hoaxbuster.com est encore plus performant...Et il a l’avantage d’être en français !