Cet article était dans les cartons depuis longtemps, depuis mon retour du Kenya, plus exactement des régions de Nakuru et Eldoret. La parution récente d’un article sur la Tanzanie a été le coup de pouce à son achèvement.
Il en est pourtant très différent. Je ne propose pas une présentation du Kenya à destination des touristes, mais une introduction plus précise à certaines réalités humaines, au cœur de la région orientale d’un continent maudit.
Les statistiques, anecdotes et références, quand non précisé, sont extraites de la monographie : "Ogiek land cases and Historical injustices", par Towett Joseph Kimaiyo. J’ai rencontré cet homme à l’occasion d’un voyage au Kenya, en 2006. Il est le président de l’Ogiek Welfare Council, ONG locale défendant les droits des Ogiek, une ethnie dont la situation est plus que préoccupante dans le Kenya moderne.
Il reçoit, régulièrement, des menaces de mort.

- Map Kenya
- Le rectangle rouge est agrandi ci dessous. Dernière partie supposément sylvestre du Kenya. Territoire ancestral Ogiek.

- Mau forest
- Mariashoni est situé entre ELburgen et Kiptunga. Altitude 2500m. La zone au sud et à l’ouest d’Elburgon est toujours cadastrée comme "Forêt". Le terrain montre une réalité bien différente.
Introduction - Le Kenya moderne sous la loupe ethnique
Pour un aperçu rapide de la situation actuelle du pays, consultez cette référence.
Les deux pays voisins, Kenya et Tanzanie, sont parmi les plus tranquilles d’Afrique. Pour preuve, leur couverture médiatique par les journaux occidentaux, friants de conflits et drames, est ridicule. Il est cependant admis que les dirigeants de ces régions marchent sur des œufs, la cohabitation ethnique de plus de 40 tribus au Kenya constituant une poudrière dont la mèche est pour le moment étouffée par un fait remarquable : aucune ethnie ne domine particulièrement toutes les autres, que ce soit territorialement ou démographiquement. En voici (source : CIA) la composition grossière :

- Stats ethniques
- Kikuyu 22%, Luhya 14%, Luo 13%, Kalenjin 12%, Kamba 11%, Kisii 6%, Meru 6%, other African 15%, non-African (Asian, European, and Arab) 1%
Voici un autre site plus exhaustif, qui comporte plus de détails que le site de la présidence kenyane lui-même. Mais malgré cela, il ignore la présence d’une ethnie de plus de 20.000 personnes, à la culture pourtant remarquablement démarquée des autres groupes : les Ogiek.
En réalité, 40 ethnies sont officiellement listées par l’état Kenyan comme “indigènes”, soit existant avant la colonisation, leur reconnaissant des droits et un patrimoine historique. Les Ogiek font partie des ethnies “oubliées” par ce classement.
Dans la gestion post-coloniale du Kenya, les dirigeants ont toujours été issus des “grands” groupes ethniques (Kikuyu, Kalenjin). Les exactions contre les faibles groupes etniques ont été perpétuelles, mais elles sont désormais commises sous le sceau de la démocratie, et à la grande indifférence du peuple kenyan lui-même. La population a du mal à se faire à l’idée qu’elle fait partie d’un ensemble social soumis aux mêmes règles. Elle pense clan, tribu, ethnie avant tout. Qui donc se soucie de crimes humanitaires, pourvu qu’ils soient perpétrés contre d’autres groupes ? Au Kenya, personne. Les Ogiek font partie de ces groupes martyrisés et en voie d’extinction, moins protégés que les animaux des parcs à touristes.
Nous n’allons pas ici exposer un historique des exactions, ni dresser un état juridique des différents combats menés au nom des droits de l’homme, combat jamais gagné dans un Kenya corrompu et impitoyable, où les meurtres des défenseurs des Ogiek sont réguliers. Ces actions sont tenues à bout de bras par les associations dont certaines sont recensées en fin d’article, et de tout cœur je leur souhaite bonne chance. Par cet article, j’entends reprendre et commenter les grandes lignes (reprises de la parution déjà citée) du combat de l’Ogiek Welfare Council, dont les travaux n’ont été publiés qu’en anglais. Une sonnette d’alarme de plus parmi toutes celles que nous n’entendons jamais.
Au moment de publier, je m’aperçois que tous les thèmes que j’ai couverts ont déjà été exposés de façon plus claire par Minority Rights qui cite les mêmes sources ! J’épure mon article, et vous enjoins à Lire leur rapport, pour éviter des redites. Quand le rapport ne serait plus en ligne, j’en ai une copie, n’hésitez pas à me la demander.
Précision : l’identité tribale
Entre modernité superficielle (les postes de télévisions dans les villages des hauts plateaux) et traditions bien ancrées, entre les nécessités absolues (l’eau, la terre) et les tentations occidentales, les Kenyans souffrent aujourd’hui d’une dégradation de leur identité tribale, sous l’effet de facteurs pervers apportés par la colonisation. A terme, cela conduira peut-être à l’aplanissement des singularités au sein du pays, et une homogénisation culturelle et linguistique. Vu d’un œil extérieur et d’un observatoire élevé, cela peut sembler une bonne chose. C’est d’ailleurs l’objectif du gouvernement Kenyan. Sur le chemin de ce Kenya moderne sans saveur où les langues ethniques et originelles [1] auront disparu, où les Kenyans se reconnaîtront dans leur drapeau et leurs compatriotes, nous assistons à une parade de bafouements de droits de l’homme, orchestrée par la haine ancestrale des tribus les unes pour les autres.
Avant la colonisation, ces tribus étaient perpétuellement en guerre pour le bétail, les territoires : lance contre lance et poing contre poing. Aujourd’hui, dans un système naïvement calqué sur nos démocraties occidentales qui sont des produits de siècles d’alternances de systèmes de gouvernement, des armes bien plus terribles sont utilisées : les arsenaux juridiques et policiers. Le Kenya à l’image de l’Afrique post coloniale, n’a pas pris le temps de grandir en tant que pays, et en moins de quarante ans a construit une échelle sociale à deux barreaux. Sur le barreau du bas, les minorités ethniques à faible représentation. Il ne faut pas comparer les différences sociales engendrées à l’aune de nos disparités régionales européennes. Les mathématiques ethniques sont ainsi appliquées parmi la population : deux tribus = deux races !

- Kenya Ethnique en 1974
- Noter la légende de la région verte... (source www.lib.utexas.edu )
La place des Ogiek dans cette mosaïque complexe
Les Ogiek figurent parmi les minorités les plus mal loties.
Pour commencer, jusqu’à leur existence officielle est remise en cause : le gouvernement kenyan n’a jamais reconnu les Ogiek comme minorité ethnique sur le territoire kenyan, les intégrants dans l’ethnie Kalenjin, de la famille Nilotique dont font également partie les si touristiques Masai, ennemis éternels des Ogiek et qui n’ont rien de poétique à l’heure des rivalités tribales. Les représentants Masai sont parmi les tyrans qui maintiennent la tête des Ogiek au fond de l’eau.
Ensuite, les Kenyans, on l’a déjà dit, sont peu intéressés du sort de leurs compatriotes hors du cercle de la tribu. Dans le cas des Ogiek, c’est encore pire. Le nom ”Ogiek ” -qui signifie ”qui prend soin des plantes et des animaux”- n’est pas utilisé par les autres tribus qui préfèrent le mot masai de ”Dorobo” (ou Ndorobo), à connotation très péjorative, qui désigne des gens pauvres : selon les critères masai, est pauvre qui n’a pas de bétail. Quoi de plus normal pour une tribu, une des dernières, de chasseurs-cueilleurs, qui dépend pour la survie de son mode d’existence, de la Mau forest, la forêt primitive qui descend des hauts plateaux dans la région ouest du pays ? Aujourd’hui, même dans les rapports officiels, même dans les guides touristiques, le mot ”Dorobo” est accolé au mot ”Ogiek” pour désigner ce peuple. Une humiliation publique et internationale.
Localement, à quelques kilomètres du premier village Ogiek sur les montagnes, des Kalenjin nous ont affirmé sans rire que les Ogiek n’étaient pas des hommes, puisqu’ils avaient une queue, comme les singes. Dans leur combat, les Ogiek ne doivent pas s’attendre à un soutien intérieur au Kenya.
L’héritage colonial
Le document du OWC est amer, jalonné de récits poignants et d’accusations à peine voilées. Il révèle l’état dans lequel les colons ont laissé cette partie de l’Afrique, et les maux qu’ils ont négligé de remporter dans leurs malles chargées des richesses africaines. Le travail de l’OWC s’est focalisé sur le déracinement simultané de deux entités qui vivaient depuis des temps immémoriaux d’une relation fusionnelle : le peuple Ogiek, et la forêt primitive.
A l’époque coloniale ( en particulier l’époque 1897-1963), l’organisation du territoire par l’occupant brittannique a conduit au déplacement des Ogiek sur des territoires occupés par des populations (Masai et Kalenjin) considérées proches ethniquement des Ogiek, mais dont le mode de vie ne comprenait ni la chasse ni la cueillette.
Quelques événements permettent de comprendre la situation actuelle :
En 1903, l’administration britannique déplaça de force des villages Ogiek afin d’approvisionner sa ligne de chemin de fer Kenya- Ouganda en traverses de bois. Le début des traumatismes Ogiek.
Dans les années 1910, les colons et les Masaï signèrent un traité de division des terres, spoliant sans les consulter les terres des Ogiek. Les Masaï convinrent avec les colons qu’ils accepteraient les Ogiek sur leurs terres, pourvu que ceux-ci abandonnent tout leur bétail, leur langue et leur culture. En contrepartie, ils laissaient les colons envahirent les terres Ogiek. Comme les deux partis étaient gagnants dans l’histoire, la fourberie fut accomplie. On se souvient du partage de la Pologne entre la Russie de l’Allemagne à l’aube de la seconde guerre mondiale... La similitude est frappante.

- Ecole Mariashoni
- L’équipe enseignante de Mariashoni, sur les hauts plateaux. 3e à partir de la gauche, seul John Kipsigei est Ogiek - et ne fait pas partie de cette équipe.
Les piliers de la vie Ogiek sont la récolte du miel, la chasse des espèces sylvestres, furent méprisés par les colons, qui eurent tôt fait de déclarer ces gardiens de la forêt ”sans terre”, en dépit de leur gestion stricte de l’environnement -animaux, terre, arbres-. La civilisation Ogiek ne connaît pas la mendicité ni les conflits politiques. D’une population pacifiste, les colons ont fait des hors-la-loi. Ils ont brûlé leurs huttes et leurs ruches, fermé leurs écoles et leurs centres médicaux. Grâce à ce plan subtil, aujourd’hui, 80% des Ogiek sont illettrés et il n’y a aucun médecin pour les 6000 Ogiek qui vivent encore aux abords de la Mau Forest.
Dès les années 30, on les a forcés autant que possible à s’assimiler à des cultures résolument différentes, ce qu’ils ont fait, adoptant l’Eglise catholique comme religion officielle, et délaissant de fait leur vie sylvestre. Pendant ce temps, ils étaient considérés comme des sous-hommes par les populations ”accueillantes”. On procédait à l’élimination pure et simple de la civilisation Ogiek.
Entre 1946 et 1956, tous les Ogiek de la partie occidentale de la Mau forest furent expulsés.
La constitution du Kenya indépendant, publiée en 1962, aurait pu être porteuse d’espérance, car laissait la place à ”la conservation des droits des minorités”. Cette constitution parle de ”groupes de personnes”, sans explicitement faire mention aux populations indigènes. L’article 82 est anti-discrimnatoire. Pourtant, on a toujours dénié aux Ogiek le droit d’être représenté politiquement, le droit de posséder de la terre, le droit de chasser et cueillir. Mais au moins, pouvait-on se dire, les colons étaient partis...
Hélas. Au début de l’article, on a vu que les Africains, a fortiori Kenyans, ne font pas valoir la solidarité comme vertu principale. Dès 1958 et l’émission de cartes d’identité nationales, des Kalenjin s’inscrirent comme Ogiek dans le but de prétendre le droit à la terre de ceux-ci. Une manœuvre de persécution de plus.
Depuis lors, les lois discriminatoires émises par les gouvernements successifs, aux dirigeants largement corrompus, ont alourdi le fardeau du peuple Ogiek. En 1977, une décision nationale interdit la chasse dans la forêt, sonnant le glas du mode d’alimentation traditionnel Ogiek. Aujourd’hui, les familles Ogiek vivent d’agriculture traditionnelle, de vente de miel, et toujours de chasse, au risque d’encourir des sanctions pénales pour chasser sur des territoires ancestraux, dont ils sont réellement les seuls à savoir comment le conserver.
En mars 2000, un jugement de la cour suprême statua que les Ogiek avaient abandonné leur style de vie et par là même leur droit constitutionnel à réclamer l’appartenance de leur territoire ancestral. Un cynisme juridique sans nom qui a permis de criminaliser toutes les activités Ogiek se rapportant à leur occupation des zones proches des forêts.
La forêt, enjeu d’un suicide orchestré au nom de l’enrichissement des puissants
Car c’est là le problème majeur : les terrains forestiers. Le problème se traduit de deux façons :
1 - Le gouvernement kenyan s’approprie de fait, depuis l’époque coloniale, les terres fertiles des territoires ancestraux Ogiek au nom de l’économie nationale et du développement
Faux, dénoncent les Ogiek : ces parcelles de terre sont ensuite redistribuées aux fidèles du gouvernement, favorisant l’implantation de colons étrangers à la culture Ogiek, dans le but de dissoudre celle-ci et de récompenser les serviteurs du régime discriminatoire.
2 - Depuis la même époque, la forêt primitive, dense en espèces végétales et animales uniques, est réduite à peau de chagrin, le bois ainsi collecté est vendu aux compagnies américaines dont les dirigeants kenyans ont toujours possédé des parts. Le gouvernement se justifie scandaleusement en exposant ses plans de reboisement. Sur place, l’ignominie prend tout son poids : la forêt primitive restante, exubérante de folie végétale et responsable pour les pluies qui ont fait de cette région un paradis terrestre, est tranchée nettement et remplacée par des plantations rectilignes de conifères, où rien d’autre ne pousse à cause de l’acidification des sols par les aiguilles des sapins. OWC : ”La dégradation est appelée développement”.

- Alan
- Alan (ex bénévole enseignant à Mariashoni) et James Kipsigei, en plein coeur du reste de la forêt primaire.

- Arbregéant
- Un des derniers géants Kenyans. Plus en danger que les éléphants.
Résultat à court terme : disparition simultanée de la faune et de la flore.
Résultat à moyen terme : Les Ogiek ne trouvent plus les plantes nécessaires aux médecines douces dont il ont la science ancestrale. Ils n’ont plus le droit de chasser dans des zones classifiées (avec un aplomb déconcertant) ”protégées” par le gouvernement, et doivent donc revoir en profondeur leur mode de vie. Ils vont faire des courses en ville, et perdent progressivement les connaissances qui faisaient d’eux les gardiens de territoires sacrés, avec pour conséquence une dissolution de leur sens religieux.
Prévision à long terme : les pluies vont cesser de nourrir les sols de la région, qui va se retrouver impropre à la cultivation, et donc voir arriver un processus de désertification inexorable. Quelques chiffres : cinq des six rivières majeures de la vallée du Rift sont en cours d’assèchement. 40% de l’eau douce Kenyane descend originellement de la Mau Forest ! Le Kenya a besoin de 10% d’emboisement, et le niveau actuel est 1,7%.

- Kenya : végétation en 1974
- Schéma de 1974 : les forêts de l’ouest dont déjà décimées (source www.lib.utexas.edu )

- Google Earth : Mau Forest
- A constater soi-même : chercher Elburgon, Kenya. Notez les routes s’enfonçant toujours plus loin dans la forêt... Le plan ci-dessus de 1974 suggérait que toute la zone montrée ici était du vert profond qui subsiste en des zones se réduisant à vue d’œil.

- Kiptunga
- Sur les hauteurs de Kiptunga, plus de forêt mais des shambas (lopins cultivés). Au loin, les plantations de conifères.

- TimSales
- Les routes ont été tracées pour les camions de la société Timsales. (Actionnaire, l’ex président Kenyatta)

- Mariashoni
- Mariashoni aujourd’hui. Les bosses du terrain sont le cimetière des souches d’un temps récent.

- Mariashoni2
- Ces zones sont recensées par Nairobi comme Réserve forestière supposément protégée.
Perspectives
Aujourd’hui, l’état kenyan a atteint son but : les Ogiek sont dispersés dans des zones éloignées, tuant dans l’œuf toute volonté de soulèvement. La langue Ogiek est bientôt morte, seules deux centaines de personnes la parlent encore.
Les cas juridiques instruits pour défendre les Ogiek sont, pour la plupart, en suspens dans les tribunaux. Les assassinats non punis (et non instruits !) de leaders Ogiek, pendant ce temps, affaiblissent le mouvement. Les Ogiek doivent lutter de façon non-violente contre un système pourri, vendu aux tribus dominantes et aux compagnies d’exploitation forestière. Mais l’OWC se bat encore, et une prise de conscience internationale fait se lever un vent d’espoir pour les populations spoliées. L’OWC propose une liste d’actions gouvernementales pour contribuer à la survie des Ogiek en tant que peuple et ethnie, et à la survie de la Mau Forest comme élément indispensable au développement durable kenyan.
On en parle, parlons-en plus !
The World Rainforest Movement
Survival France (consulter aussi Survival International)
Avmaroc qui cite Survival International
Wikipedia : Peu d’informations mais quelques précisions
Mon propre récit (décousu) de voyage
Remerciements
Alan, pour la proposition de voyage-découverte.
James Kipsigei pour nous avoir guidé dans la Mau Forest et ses explications sur la faune, la flore et la collecte du miel. Merci à toute la famille pour son hospitalité.
Prof. Luka pour sa prévenance et son hospitalité à Mariashoni.
Towett Joseph Kimaiyo et l’OWC pour son combat et sa disponibilité à Nakuru.