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En Inde, le chemin de la vie aboutit à Vârânasî, ville frontière au bord de laquelle le fleuve sacres du Gange ouvre un large passage vers l’au-delà...

Diaporama Madrid-Tolède par Gérard-Alexandre Sanchez-Allais Diaporama Madrid-Tolède par Gérard-Alexandre Sanchez-Allais Diaporama Madrid-Tolède par Gérard-Alexandre Sanchez-Allais


« Bienvenus à Bénarès. Cela fait deux jours qu'il pleut sans discontinuer » m'annonce gaiement l'employé de l'hôtel.
Moi qui arrive du sud, quel changement ! J'enfile un gros pull, une paire de basket avant de partir explorer la ville.
Un petit indien m'intercepte à la sortie, il veut me montrer Bénarès, et puis éventuellement sa boutique. Le voici qui m'invite à le suivre. Après tout, pourquoi pas ! Je me faufile derrière lui dans les ruelles obscures.

Les maisons, les temples et les échoppes se confondent dans un enchevêtrement de pierres. Portes et fenêtres s'ouvrent sur des scènes de vie quotidienne. Entre deux vitrines, j'aperçois des enfants qui jouent à la console de jeux sur un vieux poste, une femme qui coupe des légumes, un homme faisant sa prière. Dans la rue, les commerçants essaient chacun leur tour d'attirer mon attention. Je n'ose lever les yeux, préférant me concentrer sur mes pas afin d'éviter les bouses qui parsèment le sol.
Un peu plus loin, une vache énorme empêche un scooter, un vélo, une chèvre et une flopée de touriste de passer. La vache, dont la nonchalance contraste avec l'effervescence du flot humain ne semble pas pressée.

Je suis toujours distraitement le jeune homme dans les dédales de pierres labyrinthiques de la cité. Nous arrivons finalement sur les rives du Gange, à l'emplacement des bûchers humains, les fameux dead body fire. La pluie a cessé mais le ciel est toujours gris et le fond de l'air froid et humide.

Une dizaine de corps brûlent tandis que d'autres arrivent sur des brancards de fleurs pour prendre leur place. Mon compagnon indien me donne quelques informations. Il faut 3 heures à un corps pour se consumer entièrement. Les bûchers fonctionnent 24h sur 24h. Des familles viennent de toute l'Inde pour confier leur mort au fleuve sacré. Les dépouilles sont enroulées dans un drap blanc, recouvert de tissu rouge pour les femmes, blanc pour les hommes puis garnie de fleurs. Les corps sont baignés dans le Gange avant d'être placés sur le bûcher.
Les personnes de moins de 25 ans, les femmes enceintes et les décès par morsure de serpent ne sont pas brûlés. Ils sont attachés à une pierre, conduits sur une barque et jetés au fleuve.
Le bois est amené par bateau et stocké sur la rive. Il est ensuite vendu au poids directement aux familles des défunts. La qualité du bois fait varier le prix de la crémation : Jusqu'à 50 000 roupies pour un bûcher en bois de santal (50 roupies = 1 euros).

Les foyers gênèrent une fumée qui n'a pas de direction. Les cendres volent dans mes yeux, l'air me pique le nez. Je croise des regards sombres à travers les vapeurs incandescentes Quelques chiens malades tournent autour des foyers. Les vaches et les chèvres se tiennent un peu plus haut à l'écart d'une foule essentiellement masculine.

L'atmosphère est très particulière mais la vue des corps n'est pas choquante. La mort revêt ici un aspect banal et anonyme. Il n'y a rien d'impressionnant, pas d'effusion de sang, pas de pleurs, pas de chants, pas de discours.
Les gestes se répètent, toujours les même. Les morts sont brûlés à la chaîne.
Les gens autour sont calmes et silencieux. Les familles des défunts sont difficilement identifiables dans la masse. Ils ne manifestent pas ouvertement leur tristesse. D'ailleurs, les femmes ne sont pas autorisées à assister à la crémation, à cause des pleurs m'a-t-on dit.
J'observe ce petit monde s'agiter. A Bénarès, le commerce de la mort génère toutes sortes d'activités :
Décharger le bois, le peser le vendre, construire les bûchers, acheminer les dépouilles.
Certains hommes sont chargés d'entretenir les feux. Ils replacent les bouts de corps au milieu des bûchers à l'aide de perche de bois. D'autres récupèrent les cendres dans un panier qu'ils trempent dans le fleuve en espérant trouver quelques métaux précieux. Une dizaine de coiffeurs rasent la tête des hommes endeuillés.
Moins scrupuleux sont ceux qui profitent de la présence des touristes pour obtenir un peu d'argent sous forme de " donation ". Quant aux bateliers, fidèles au poste, ils vendent la magnificence du spectacle des flammes vu du fleuve.

Je reste un moment à observer les hommes se mouvoir à travers les flammes qui dansent sur les corps inertes. J'ai la sensation d'être à la frontière de deux mondes, les vivants accompagnent les morts au bord du fleuve. Tel le Styx, le Gange emporte les corps loin de la terre, lieu d'incarnation.
Pour les indous, l'enfer est ici bas, la séparation de son enveloppe corporelle est une libération.

En poursuivant ma promenade sur les rives, j'aperçois, un peu plus bas, des hommes faisant leur toilette. Ils se frottent le corps avec du savon, s'enduisent d'huile, lavent leur vêtements. Certains font leurs exercices de yoga d'autres, leurs ablutions. Je remarque qu'ils boivent un peu de l'eau sacrée mais non sans quelques grimaces !

A la tombée de la nuit, j'assiste à une cérémonie religieuse. Six hommes vêtus de rouge se tiennent alignés face au Gange. Ils font tournoyer des torches de feu dans la nuit. Leurs gestes parfaitement synchronisés se répètent au rythme lancinant des tablas (percussions). Un spectacle époustouflant, dont l'intensité se trouve renforcée par la participation de la foule. Des touristes venus des quatre coins du globe se mêlent aux indiens. Tous chantent ensemble, unanimement touchés par la beauté du spectacle.

22h, je rentre à l'hôtel. Dans les ruelles faiblement éclairées par quelques lampadaires, j'aperçois dans une maison une vache reposant paisiblement sous une couverture, tandis qu'un peu plus loin, appuyée contre le mur dans la rue, une femme dort recroquevillée et transie dans l'obscurité.

Cette nuit là, un orage très puissant traversa la ville. Réveillée en sursaut par les coups de tonnerres, j'écoute longtemps ce vacarme assourdissant. C'est comme si des pierres énormes roulaient dans le Gange en raclant la terre.
Ce bourdonnement s'efface peu à peu, le sommeil me gagne. Place au calme, au repos.


A l'aube, des chants religieux d'une extrême douceur entrent dans mes rêves et me bercent jusqu'au matin. L'appel à la prière du muezzin en haut de sa tour précède les mantras qui résonnent dans l'air. Je me sens inondée de beauté.

A 7h, le calme est parti. Je sens déjà le tumulte monter de la ville. J'appréhende le moment de sortir…
Quelques minutes plus tard, je suis dans la fourmilière. Le bruit m'assaille. Je respire la fumée, un peu plus, je marche dans la bouse, encore une fois, je me fais bousculer et bouscule à mon tour.
Je prend mon inspiration et plonge, dans ce bouillon humain, dans ce mouvement perpétuel, dans cette énergie sans cesse renouvelée, dans le cycle mort renaissance.
Je découvre la philosophie hindouiste dans son expression de vie.

 

Lucie Bruley
Bénarès, Inde 2004


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