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« Bienvenus à Bénarès. Cela
fait deux jours qu'il pleut sans discontinuer » m'annonce
gaiement l'employé de l'hôtel.
Moi qui arrive du sud, quel changement ! J'enfile un gros pull, une
paire de basket avant de partir explorer la ville.
Un petit indien m'intercepte à la sortie, il veut me montrer
Bénarès, et puis éventuellement sa boutique. Le voici qui m'invite à
le suivre. Après tout, pourquoi pas ! Je me faufile derrière lui
dans les ruelles obscures.
Les maisons, les temples et les échoppes se confondent dans un
enchevêtrement de pierres. Portes et fenêtres s'ouvrent sur des
scènes de vie quotidienne. Entre deux vitrines, j'aperçois des
enfants qui jouent à la console de jeux sur un vieux poste, une
femme qui coupe des légumes, un homme faisant sa prière. Dans la
rue, les commerçants essaient chacun leur tour d'attirer mon
attention. Je n'ose lever les yeux, préférant me concentrer sur mes
pas afin d'éviter les bouses qui parsèment le sol.
Un peu plus loin, une vache énorme empêche un scooter, un vélo, une
chèvre et une flopée de touriste de passer. La vache, dont la
nonchalance contraste avec l'effervescence du flot humain ne semble
pas pressée.
Je suis toujours distraitement le jeune homme dans les dédales de
pierres labyrinthiques de la cité. Nous arrivons finalement sur les
rives du Gange, à l'emplacement des bûchers humains, les fameux dead body fire. La pluie a cessé mais le ciel est toujours gris et
le fond de l'air froid et humide.
Une dizaine de corps brûlent tandis que d'autres arrivent sur des
brancards de fleurs pour prendre leur place. Mon compagnon indien me
donne quelques informations. Il faut 3 heures à un corps pour se
consumer entièrement. Les bûchers fonctionnent 24h sur 24h. Des
familles viennent de toute l'Inde pour confier leur mort au fleuve
sacré. Les dépouilles sont enroulées dans un drap blanc, recouvert
de tissu rouge pour les femmes, blanc pour les hommes puis garnie de
fleurs. Les corps sont baignés dans le Gange avant d'être placés sur
le bûcher.
Les personnes de moins de 25 ans, les femmes enceintes et les décès
par morsure de serpent ne sont pas brûlés. Ils sont attachés à une
pierre, conduits sur une barque et jetés au fleuve.
Le bois est amené par bateau et stocké sur la rive. Il est ensuite
vendu au poids directement aux familles des défunts. La qualité du
bois fait varier le prix de la crémation : Jusqu'à 50 000 roupies
pour un bûcher en bois de santal (50 roupies = 1 euros).
Les foyers gênèrent une fumée qui n'a pas de direction. Les cendres
volent dans mes yeux, l'air me pique le nez. Je croise des regards
sombres à travers les vapeurs incandescentes Quelques chiens malades
tournent autour des foyers. Les vaches et les chèvres se tiennent un
peu plus haut à l'écart d'une foule essentiellement masculine.
L'atmosphère est très particulière mais la vue des corps n'est pas
choquante. La mort revêt ici un aspect banal et anonyme. Il n'y a
rien d'impressionnant, pas d'effusion de sang, pas de pleurs, pas de
chants, pas de discours.
Les gestes se répètent, toujours les même. Les morts sont brûlés à
la chaîne.
Les gens autour sont calmes et silencieux. Les familles des défunts
sont difficilement identifiables dans la masse. Ils ne manifestent
pas ouvertement leur tristesse. D'ailleurs, les femmes ne sont pas
autorisées à assister à la crémation, à cause des pleurs m'a-t-on
dit.
J'observe ce petit monde s'agiter. A Bénarès, le commerce de la mort
génère toutes sortes d'activités :
Décharger le bois, le peser le vendre, construire les bûchers,
acheminer les dépouilles.
Certains hommes sont chargés d'entretenir les feux. Ils replacent
les bouts de corps au milieu des bûchers à l'aide de perche de bois.
D'autres récupèrent les cendres dans un panier qu'ils trempent dans
le fleuve en espérant trouver quelques métaux précieux. Une dizaine
de coiffeurs rasent la tête des hommes endeuillés.
Moins scrupuleux sont ceux qui profitent de la présence des
touristes pour obtenir un peu d'argent sous forme de " donation ".
Quant aux bateliers, fidèles au poste, ils vendent la magnificence
du spectacle des flammes vu du fleuve.
Je reste un moment à observer les hommes se mouvoir à travers les
flammes qui dansent sur les corps inertes. J'ai la sensation d'être
à la frontière de deux mondes, les vivants accompagnent les morts au
bord du fleuve. Tel le Styx, le Gange emporte les corps loin de la
terre, lieu d'incarnation.
Pour les indous, l'enfer est ici bas, la séparation de son enveloppe
corporelle est une libération.
En poursuivant ma promenade sur les rives, j'aperçois, un peu plus
bas, des hommes faisant leur toilette. Ils se frottent le corps avec
du savon, s'enduisent d'huile, lavent leur vêtements. Certains font
leurs exercices de yoga d'autres, leurs ablutions. Je remarque
qu'ils boivent un peu de l'eau sacrée mais non sans quelques
grimaces !
A la tombée de la nuit, j'assiste à une cérémonie religieuse. Six
hommes vêtus de rouge se tiennent alignés face au Gange. Ils font
tournoyer des torches de feu dans la nuit. Leurs gestes parfaitement
synchronisés se répètent au rythme lancinant des tablas
(percussions). Un spectacle époustouflant, dont l'intensité se
trouve renforcée par la participation de la foule. Des touristes
venus des quatre coins du globe se mêlent aux indiens. Tous chantent
ensemble, unanimement touchés par la beauté du spectacle.
22h, je rentre à l'hôtel. Dans les ruelles faiblement éclairées par
quelques lampadaires, j'aperçois dans une maison une vache reposant
paisiblement sous une couverture, tandis qu'un peu plus loin,
appuyée contre le mur dans la rue, une femme dort recroquevillée et
transie dans l'obscurité.
Cette nuit là, un orage très puissant traversa la ville. Réveillée
en sursaut par les coups de tonnerres, j'écoute longtemps ce vacarme
assourdissant. C'est comme si des pierres énormes roulaient dans le
Gange en raclant la terre.
Ce bourdonnement s'efface peu à peu, le sommeil me gagne. Place au
calme, au repos.
A l'aube, des chants religieux d'une extrême douceur entrent dans
mes rêves et me bercent jusqu'au matin. L'appel à la prière du
muezzin en haut de sa tour précède les mantras qui résonnent dans
l'air. Je me sens inondée de beauté.
A 7h, le calme est parti. Je sens déjà le tumulte monter de la
ville. J'appréhende le moment de sortir…
Quelques minutes plus tard, je suis dans la fourmilière. Le bruit
m'assaille. Je respire la fumée, un peu plus, je marche dans la
bouse, encore une fois, je me fais bousculer et bouscule à mon tour.
Je prend mon inspiration et plonge, dans ce bouillon humain, dans ce
mouvement perpétuel, dans cette énergie sans cesse renouvelée, dans
le cycle mort renaissance.
Je découvre la philosophie hindouiste dans son expression de vie.
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