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Samedi 13 août, 4h du matin. Nous voilà donc arrivés à Sarajevo après 36h de route... Accueillis par la police pour un feu passé soit disant au rouge, une ville déserte en raison de ce week-end du 15 août ; la grande retrouvaille/découverte fut plutôt austère. Mais Sarajevo se découvre... Au fur et à mesure des promenades, des rencontres, après une bonne tasse de bosanska kafa (café bosniaque semblable au café turc, en raison de l'occupation ottomane) .

 

« Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine, se situe à la périphérie de la plaine qui porte son nom, dans la vallée de la rivière Miljacka. Fondée en 1462, sous la domination ottomane, par Isa bey Ishakovic, gouverneur de Bosnie, l’installation humaine dans la région serait cependant plus ancienne : on y retrouve des vestiges de la civilisation Illyrienne, ainsi que les ruines de thermes romaines localisées près d’Ilidza, à l’ouest de la ville… »

Elo m’avait tellement parlé de Sarajevo - tous ceux qui la connaisse en ont forcement entendu parler – que la première visite, à prés de 4h, du matin m’a semblé un peu déconcertante. A l’écouter, Sarajevo était la plus belle ville du monde… en mieux. Mais il faut avouer, qu'avec plus de 2000 km dans les pattes, l’heure « tardive » et pluvieuse ajouté au fait que la ville était évidemment déserte en ce week-end du 15 août, tout cela n’était pas pour me faciliter cette première approche de la ville. Entrés par le quartier administratif (bâti sous l’ère Tito), les bâtiments – dont beaucoup portaient encore les stigmates de la guerre - paraissait bien gris et mornes.
Elo cherchait désespérément un endroit encore ouvert à cette heure molle de la nuit. Peine perdu. Tout le monde, visiblement, était parti sur la côte croate pour le week-end. Nous n’avions, de ce fait qu’effleuré le quartier turc sans vraiment y pénétrer. Il pleuvait toujours, nous étions fatigués, il était tard… alors nous avions remis la visite de la ville au lendemain.

« La région ne connut pourtant qu’un réel essor qu’au début du XVe siècle, lorsque le nouveau gouverneur décida d’en faire un seher (« grande ville ») à la croisée du monde européen et de l’Empire. Le XVIe siècle fut l’âge d’or de la ville et y introduit la multiplicité culturelle, notamment avec l’arrivée massive des juifs chassés d’Espagne. C’était un lieu de savoir et d’échange, une ville tournée vers l’occident, dont le décor exotique s’était créé au fil des siècles, bref, c’était un joyau de l’Europe. »

Le réveil aurait pu s’annoncer également bien triste en morne… Malgré un soleil qui manifestait que trop rarement sa présence, le ciel était gris et il pleuvait par intermittence. Mais, la terrasse de la petite maison de Sébastien – l’ami qui nous logeait à Grbavica, dans les hauteurs de Sarajevo - me permis d’embrasser du regard pour la première fois dans son ensemble cette ville mystérieuse. Elo m’avait parlé de l’implantation particulière de cette ville… Mais je n’avais pas encore réalisé combien elle pouvait être fascinante. Sarajevo s’étendait devant nous, tout en longueur, le long de la vallée, sur un axe ouest-nord-ouest – est-sud-est. Une seule réelle entrée de la ville, par l’ouest, les quartiers construits les plus récemment. Le centre ville et plus particulièrement le quartier turc se nichait à l’opposé, dans le fond de la vallée. Tout autour : des montagnes, des collines, des forêts et une myriade de constructions hétéroclites de maisons à flan de coteau. Nous même étions entouré d’arbres et de pavillons inachevées (histoire de ne pas payer l’impôt foncier, comme cela se pratique, hélas, dans beaucoup de pays). Le soleil s’est dégagé un moment des nuages, des oiseaux ont pris leur envol et le chant du muezzin s’est élevé lentement, de l’autre côté de la vallée… La magie commençait à faire son effet.

« Sarajevo rassemblait majoritairement des Musulmans, Serbes et Croates, mais comprenait également cette communauté juive qui avait ses lieux de culte et son quartier, ainsi que d’autres nationalités en proportion plus minime. Dans son centre historique se côtoient, à quelques centaines de mètres, des mosquées, la vieille église orthodoxe, la cathédrale catholique et le quartier juif. Cette mixité culturelle lui valut le surnom de Jérusalem des Balkans. »

Raconter une ville que l'on découvre pour la première fois, tout le long d'une semaine, petites touches par petites touches, quartier par quartier, rue par ruelle, colline par hauteur, café par pekara (boulangeries), mosquées par églises me semble aujourd'hui être une mission impossible. Chaque endroit, chaque point de vue, chaque moment de la journée, de la soirée ou de la nuit prend une couleur, une saveur tellement particulière. Du centre historique Austro-hongrois au quartier musulman en passant par le quartier juif, la citadelle turc, la grande bibliothèque, le stade olympique, les souks, les tramways (Sarajevo fut la première ville au monde équipée de tramway), les parcs, les collines environnantes,... rarement une ville n'aura concentré dans un aussi petit espace autant de facettes différentes... Il en est de Sarajevo de comme toute les villes singulières de ce monde. Il faut s'y perdre. A pied, en voiture. Au delà de chaque coin de rue, les couleurs, les odeurs, les gens, le temps peut prendre un tout autre aspect. Ou pas. En tout les cas, il faut s'armer de patience, au risque de ne rien comprendre de cette ville. De ce pays. 
De la jeunesse attablée le long des cafés de Stari Grad aux bergers sur les hauteurs de Grbavica, il n'y a quelques kilomètres... Et si les deux univers peuvent sembler discordants il s'y dégage néanmoins la même impression lancinante d'attente... Attente d'un ami, d'un frère, d'une navette, d'un animal, d'un avenir, d'un espoir...

« Début 1992, les affrontements éclatèrent en BiH. Le 6 avril, lors d’une manifestation pacifique à Sarajevo contre la guerre en Croatie et celle qui commençait en Bosnie, deux civils furent abattus par des snipers. En quelques jours, des milices paramilitaires contrôlaient la ville et en quelques semaines, le siège fut mis en place. Pendant plus de trois ans et demi, ses habitants furent séparés du monde : la ville était encerclée à 360°, l’électricité, l’eau, le gaz avaient partout été coupés, le forces serbes ne laissaient entrer vivres et médicaments que sporadiquement… »

Il est difficile, de nos jours, de comprendre depuis chez nous, comment un pays, comment une ville peu reprendre vie après les affres de la guerre. Comment une ville, après avoir autant souffert d’atrocités peut-elle trouver suffisamment d’énergie pour se relever de ses blessures. Ces villes, de quelques continents soit-elles, semblent avoir quelque chose en commun. Paradoxalement, c'est dans ces pays qui ont souffert qu'on trouve les âme les plus sereines. C'est peut-être cela le sens de la guerre et du malheur (s'il faut lui en donner un) : retrouver l’humain, au fond de soi, après qu'il ai été dépouillé et dépossédé de tout ce qui l'engonçait dans le quotidien pour mettre son âme à nu. Sarajevo, n’échappe pas à cela. Bien sûr, la jeunesse Sarajevienne, comme toute les jeunesses du monde, rêve d’un ailleurs éblouissant. 60% d’entre eux souhaiteraient quitter la Bosnie s'ils en avaient l'opportunité, et un sur quatre souhaiterait le faire définitivement. Et pourtant, s'ils veulent partir, ils n'en aiment pas moins leur pays. Bien au contraire.

« En juillet 1995, suite aux frappes aériennes de l’OTAN, le siège est levé, puis en novembre les accords de paix sont finalement signés. La guerre est enfin finie mais le pays est ravagé politiquement, économiquement et avant tout humainement. Lorsque l’on a vécu pendant quatre ans dans la peur et la haine de l’autre, il est alors difficile de se dire qu’il faut tout recommencer. Et pourtant, le temps est passé : dix ans déjà. Alors que la plupart des adultes ont vu bien souvent leur existence, ainsi que leur situation économique et sociale complètement bouleversées, les jeunes de Bosnie ont du démarrer leur vie en essayant de faire abstraction de leur enfance ou de leur adolescence. » 

Mais voilà, voilà, quand on n’en a pas les moyens on ne part pas – et dieu sait combien l’Europe a verrouillée ses frontières avec la Bosnie (excepté pour quelques pays dans le monde – principalement des pays musulmans ou (ex) communistes –, il faut obligatoirement à un bosniaque un visa pour sortir de son pays). Alors, la jeunesse fait ce qu’elle fait généralement dans ces conditions là : elle compense. Fashion victim, elle s’habille, se maquille, se pare de tout ces beaux atours pour se montrer, le soir tombé, tout le long de la Feradija – la principale rue piétonne de Sarajevo. Tout leur argent passant là, il ne leur reste à peine de quoi se payer un café. Elo m'avait invité à observer ce curieux rituel. Une fois arrivés au bout de Feradija, les jeunes sarajeviens, lookés à faire pâlir d'envie le plus stylés des "popeux" font simplement demi-tour pour se promener dans l’autre sens, pour se montrer une deuxième fois, puis une troisième et ainsi de suite tout le long de la soirée. Si les jeunes se pavanent ainsi, c’est qu’il ne lui reste que cela comme fierté, mais elle s’en amuse non sans un profond sens de l’auto dérision.
Et, croyez-moi, l'humour bosniaque, comme le café bosniaque, doux, puissant avec juste ce qu'il faut d'amertume, ce déguste savoureusement... On vous aura prévenu !

Elo'n'Pat

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