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Dublin quant à elle semble s’être assoupie quelque part
au tournant du siècle, restée pratiquement ce qu’elle était du temps où
Sean O’Casey écrivait la misère sociale de sa classe ouvrière. Ce n’est
pas la noirceur ni la dureté des grands centres industriels, plutôt une
léthargie stagnante qui les années aidant, donne sa patine aux lieux, aux
visages, aux volontés.
La capitale dispose alors de ses lettrés pour ce
qui est de se tailler une réputation : Joyce, Behan, Beckett, bref un chapelet
d’écrivains hors du commun. Pour le reste, c’est un peu une marche au
désert ponctuée de musique bien entendu, pour laquelle le pays tout entier
possède un respect et un sens profond, sorte de Cuba en deçà de l’Atlantique
! Ceux et celles qui ont quelque talent, quelque soit leur art, partent l’exprimer
et le faire reconnaître ailleurs. Ni plus ni moins que tous ces Irlandais pour
qui l’émigration fut longtemps le voyage de la normalité.
Fin des années 1990. Dublin, accueille
maintenant ses cohortes de touristes. Une forêt de grues colorées qui s’agitent
en tous sens émaille l’horizon au dessus des immeubles bas. Au centre-ville,
les pubs ne désemplissent pas et les fonds de commerce se revendent avec des
plus values à faire pâlir tout bon " publican ". Les
magasins de fringues et les centres commerciaux étalent les valeurs sûres de l’éphémère
réussite sociale, les embouteillages sont devenus une habitude encore mal
digérée. Et au milieu de tout cela, comme la cerise sur un gâteau avec qui
elle semble mal s’accorder a priori, une intense activité culturelle
et artistique bourdonne, s’agite avec frénésie.
Que s’est-il passé ? Question aux réponses
multiples, jamais simples, résultat d’une alchimie étrange ; une prise de
conscience, une volonté de prendre sa part de succès, un certain traité
signé à Maastricht, un effet d’attraction qui se nourrie des attitudes qu’il
génère ... Conjonction étonnante de facteurs sans rapport direct entre eux.
Dublin, comme toute l’Irlande ou presque, s’est réveillée et à oubliée
ses vieux démons. Le pays est devenu ce que l’on nomme un " Tigre
européen " : croissance forte, investissements étrangers, la
récompense de six milliards d’euros pour un " oui " à
Maastricht, de quoi re-démarrer en quelque sorte.
Et Dublin en profite, véritable boulimique. La
progression économique glisse vers le développement urbain, qui lui-même
engendre un renouveau culturel sans précédent par le passé. Raccourci
éminemment réducteur, c’est certain. Et Pourtant ... A l’image de toutes
les cités que leur fécondité intellectuelle et artistique a fait rayonner,
Séville sous le Califat, Florence sous les Medicis, Lübeck avec la Ligue de la
Hanse, Dublin palpe les effets de sa prospérité soudaine. Elle saisit à bras
le corps et avec excès la chance qui lui est offerte d’une revitalisation
urbaine en profondeur, loin d’être achevée.
Au départ, le centre-ville avec en son sein un
quartier en déshérence, aujourd’hui l’un des poumons festifs de la
capitale : Temple Bar. Un ensemble de ruelles et de passages garnis d’entrepôts
vides, une situation idéale, des artistes fauchés en mal d’ateliers spacieux
et pas chers. Puis la Mairie apporte son soutien et crée un organisme de
développement. Jusqu’à l’Etat qui aujourd’hui toilette ses institutions
culturelles, dans une frénésie de projets qui s’étale sur toute la ville. L’impulsion
s’est faite en plusieurs temps, dont l’activité culturelle n’est qu’une
des facettes. Les choses se sont progressivement organisées,
institutionnalisées. Et l’effort a payé. Avec une population jeune et très
demandeuse, un réel déficit sur le plan des lieux et des événements publics
ou privés, Dublin avait de quoi s’inquiéter. D’une offre étriquée on est
passé en quelques années à une véritable diversité sur le plan des
disciplines comme des acteurs.
Les arts visuels témoignent bien de cette
euphorie active. Temple Bar s’est couvert d’institutions nouvelles ou
récemment installées, qui à elles seules donnent une idée de la
concentration : deux galeries privées consacrées l’une à l’oeuvre gravée
et l’autre au travail graphique, le National Library Photographic Archive, qui
ouvre au public un espace d’exposition dédié à l’histoire de cette
discipline, une Gallery of Photography qui envisage la photographie sous l’angle
contemporain, un Design Yard où sont exposés les métiers d’art, une
Arthouse Multimedia Centre dont vous aurez deviné les missions, et enfin un bon
nombre d’autres galeries privées qui diffusent des peintres, des vidéastes,
des sculpteurs, etc.
L’énumération s’arrête là car il serait
fastidieux d’aller plus loin. Notons seulement que le vétéran des lieux est
le Irish Film Centre, organisme national récemment devenu The Film Institute of
Ireland. Initialement une sorte de cinéma d’art et d’essai public, il
abrite aujourd’hui plusieurs agences indépendantes dont la vocation tourne
autour du 7e art : fédération des associations du film irlandaises,
base de données cinématographiques, une maison de productions, le bureau du
programme de financement européen MEDIA, etc. Sans compter le Festival du Film
de Dublin qui vient de fêter sa 14e édition. L’activité est
telle que les rumeurs ont traversées les eaux. Nombreux sont ceux qui quittent
les Etats Unis ou le Royaume Uni pour venir s’installer un temps à Dublin.
Mais Temple Bar, pour bon indicateur qu’il
soit, n’est pas le seul quartier où la diffusion et la production artistiques
deviennent un argument de développement urbain. Que ce soit dans les Liberties
ou Nord de la rivière Liffey, deux quartiers ouvriers oubliés à la mauvaise
réputation, des interventions architecturales - pas toujours de qualité
hélas, créent un précédent pour l’installation d’associations très
actives en matière d’art plastiques, de découverte auprès des jeunes
publics, de réhabilitation d’ensembles à destination culturelle.
Un peu éloigné et dominant la ville, le Irish
Museum of Modern Art est installé dans un ancien hôpital royal. Ouvert depuis
le début des années 1990, il œuvre à promouvoir l’art contemporain dans
une vision à la fois historique et actuelle. Très ouvert sur les formes d’expression
les plus avant-gardistes, il offre à Dublin des panoramas du XXe
siècle souvent présentés pour la première fois en Irlande. Témoin cette
grande rétrospective consacrée à Joseph Beuys à partir du mois de Septembre
1999. L’action de ce musée est à replacer dans un contexte plus large, à
savoir l’effort consenti par l’Etat pour enrichir ou rénover les contenus
culturels de Dublin.
Depuis l’autre rive de la Liffey, la nouvelle
extension du Musée National a pris ses quartiers dans les Collins Barracks,
autrefois casernes de l’armée. Réhabilitation architecturale sobre où les
matériaux limpides côtoient les espaces existants dans une confrontation
suggestive. Ici est traitée l’histoire de l’île à travers une vision
ethnologique, dans une scénographie généreuse qui place l’objet au centre
de l’attention. Inauguré l’année dernière, ce bâtiment fait suite à la
rénovation totale du premier site du Musée National, à deux pas de l’université.
Côté prestige, la National Gallery of Ireland a décidé de rester sans
concurrence. Confortablement logée dans le quartier géorgien huppé, elle s’est
engagée dans un programme d’agrandissement saisissant (44 000 m2
!), afin d’exposer au mieux ses riches collections de peintures, sculptures et
œuvres graphiques couvrant toutes les périodes. Dublin se sent pousser des
ailes, et ses artistes, conservateurs, galeristes, bref tous ceux qui nous
ouvrent le champ des arts visuels, ont la foi et le font savoir. Et ne croyez
pas que le spectacle vivant, la musique, ou l’écriture soient en reste ; tout
cela n’est qu’un aperçu du foisonnement que l’on observe ces jours-ci.
Parcourir Dublin avec entre les mains
" Ulysse " de James Joyce, comme une sorte de pèlerinage
urbain en littérature, ne se fera plus de la même manière. Pour le meilleur
comme pour le pire. Le renouveau culturel de la ville, éclatant de santé, ne
doit pas oblitérer le risque des mirages. Prix qui montent en flèche,
exclusivité sociale qui se dessine au centre-ville où les classes aisées
reviennent en force après l’avoir délaissé pendant près d’un siècle,
uniformisation d’un charme qui n’a qu’a bien se tenir, la renaissance
dublinoise cache de nombreux pièges. La culture, c’est aussi cela : l’évolution
en strates successives de l’environnement urbain. Où la perception fine doit
jouer sur la délicatesse de nos regards de découvreurs. Sachons donc
apprécier cette vitalité constructive, tout en sentant imperceptiblement la
double nature d’une révélation de la ville à elle-même.
Gunther Ludwig
Quelques sites pour en savoir plus sur les arts
visuels à Dublin :
The Film Institute of Ireland : ifccins@id.ie
archive@ifc.ie
The Dublin Film Festival : www.iol.ie/dff
The Gallery of Photography : www.irish-photography.com
National Gallery of Ireland : www.nationalgallery.ie
Irish Museum of Modern Art : mail : info@modernart.ie
Project Arts Centre : www.project.ie
Outdoor Images (exhibition) : mail : info@temple-bar.ie
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