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DUBLIN

 

Mars 1999, au crépuscule, Meeting House square, Temple Bar. Une installation photographique et vidéo N.B. est projetée sur grand écran, offerte aux regards des dublinois qui doucement, envahissent les petites rues animées du quartier. La performance est une des oeuvres qui se succéderont du début de l’année à celui du printemps, et fait partie de Outdoor Images, exposition d’art contemporain dans la rue, là où palpite le coeur de la capitale irlandaise.

Qui aurait fait de Dublin voilà seulement une dizaine d’années, l’un des points de passage sur la carte culturelle européenne ? Quelques amoureux exilés, tout au plus un escadron d’artistes cherchant le calme provincial. En moins de dix ans, Dublin est passée du statut peu enviable de cité endormie à celui d’une " cité radieuse " en matière de vitalité culturelle. La ville s’est totalement affranchie de ses complexes passés vis à vis de ses consœurs Londres, Paris ou Rome, vit pleinement ses cultures, et les exporte même. Entre temps, un vaste chantier s’est ouvert, physique et urbain certes, mais aussi dans les têtes où le cheminement aura été bien plus long.

Début des années 1980. U2, le groupe emblématique bientôt parti aux Etats Unis vendre son âme au roi Dollar, enregistre ses meilleures expériences sonores dans des entrepôts abandonnés des docks. Au dehors l’Irlande, un des derniers pays non " normalisés " de l’Europe de l’Ouest, une île encore spontanée à l’écart des grands axes, minée par le drame de l’Ulster, et qui ne se résout pas à en finir avec cette infériorité supposée vis à vis de l’Angleterre.

D.R.

Dublin quant à elle semble s’être assoupie quelque part au tournant du siècle, restée pratiquement ce qu’elle était du temps où Sean O’Casey écrivait la misère sociale de sa classe ouvrière. Ce n’est pas la noirceur ni la dureté des grands centres industriels, plutôt une léthargie stagnante qui les années aidant, donne sa patine aux lieux, aux visages, aux volontés.

La capitale dispose alors de ses lettrés pour ce qui est de se tailler une réputation : Joyce, Behan, Beckett, bref un chapelet d’écrivains hors du commun. Pour le reste, c’est un peu une marche au désert ponctuée de musique bien entendu, pour laquelle le pays tout entier possède un respect et un sens profond, sorte de Cuba en deçà de l’Atlantique ! Ceux et celles qui ont quelque talent, quelque soit leur art, partent l’exprimer et le faire reconnaître ailleurs. Ni plus ni moins que tous ces Irlandais pour qui l’émigration fut longtemps le voyage de la normalité.

Fin des années 1990. Dublin, accueille maintenant ses cohortes de touristes. Une forêt de grues colorées qui s’agitent en tous sens émaille l’horizon au dessus des immeubles bas. Au centre-ville, les pubs ne désemplissent pas et les fonds de commerce se revendent avec des plus values à faire pâlir tout bon " publican ". Les magasins de fringues et les centres commerciaux étalent les valeurs sûres de l’éphémère réussite sociale, les embouteillages sont devenus une habitude encore mal digérée. Et au milieu de tout cela, comme la cerise sur un gâteau avec qui elle semble mal s’accorder a priori, une intense activité culturelle et artistique bourdonne, s’agite avec frénésie.

Que s’est-il passé ? Question aux réponses multiples, jamais simples, résultat d’une alchimie étrange ; une prise de conscience, une volonté de prendre sa part de succès, un certain traité signé à Maastricht, un effet d’attraction qui se nourrie des attitudes qu’il génère ... Conjonction étonnante de facteurs sans rapport direct entre eux. Dublin, comme toute l’Irlande ou presque, s’est réveillée et à oubliée ses vieux démons. Le pays est devenu ce que l’on nomme un " Tigre européen " : croissance forte, investissements étrangers, la récompense de six milliards d’euros pour un " oui " à Maastricht, de quoi re-démarrer en quelque sorte.

Et Dublin en profite, véritable boulimique. La progression économique glisse vers le développement urbain, qui lui-même engendre un renouveau culturel sans précédent par le passé. Raccourci éminemment réducteur, c’est certain. Et Pourtant ... A l’image de toutes les cités que leur fécondité intellectuelle et artistique a fait rayonner, Séville sous le Califat, Florence sous les Medicis, Lübeck avec la Ligue de la Hanse, Dublin palpe les effets de sa prospérité soudaine. Elle saisit à bras le corps et avec excès la chance qui lui est offerte d’une revitalisation urbaine en profondeur, loin d’être achevée.

Au départ, le centre-ville avec en son sein un quartier en déshérence, aujourd’hui l’un des poumons festifs de la capitale : Temple Bar. Un ensemble de ruelles et de passages garnis d’entrepôts vides, une situation idéale, des artistes fauchés en mal d’ateliers spacieux et pas chers. Puis la Mairie apporte son soutien et crée un organisme de développement. Jusqu’à l’Etat qui aujourd’hui toilette ses institutions culturelles, dans une frénésie de projets qui s’étale sur toute la ville. L’impulsion s’est faite en plusieurs temps, dont l’activité culturelle n’est qu’une des facettes. Les choses se sont progressivement organisées, institutionnalisées. Et l’effort a payé. Avec une population jeune et très demandeuse, un réel déficit sur le plan des lieux et des événements publics ou privés, Dublin avait de quoi s’inquiéter. D’une offre étriquée on est passé en quelques années à une véritable diversité sur le plan des disciplines comme des acteurs.

Les arts visuels témoignent bien de cette euphorie active. Temple Bar s’est couvert d’institutions nouvelles ou récemment installées, qui à elles seules donnent une idée de la concentration : deux galeries privées consacrées l’une à l’oeuvre gravée et l’autre au travail graphique, le National Library Photographic Archive, qui ouvre au public un espace d’exposition dédié à l’histoire de cette discipline, une Gallery of Photography qui envisage la photographie sous l’angle contemporain, un Design Yard où sont exposés les métiers d’art, une Arthouse Multimedia Centre dont vous aurez deviné les missions, et enfin un bon nombre d’autres galeries privées qui diffusent des peintres, des vidéastes, des sculpteurs, etc.

L’énumération s’arrête là car il serait fastidieux d’aller plus loin. Notons seulement que le vétéran des lieux est le Irish Film Centre, organisme national récemment devenu The Film Institute of Ireland. Initialement une sorte de cinéma d’art et d’essai public, il abrite aujourd’hui plusieurs agences indépendantes dont la vocation tourne autour du 7e art : fédération des associations du film irlandaises, base de données cinématographiques, une maison de productions, le bureau du programme de financement européen MEDIA, etc. Sans compter le Festival du Film de Dublin qui vient de fêter sa 14e édition. L’activité est telle que les rumeurs ont traversées les eaux. Nombreux sont ceux qui quittent les Etats Unis ou le Royaume Uni pour venir s’installer un temps à Dublin.

Mais Temple Bar, pour bon indicateur qu’il soit, n’est pas le seul quartier où la diffusion et la production artistiques deviennent un argument de développement urbain. Que ce soit dans les Liberties ou Nord de la rivière Liffey, deux quartiers ouvriers oubliés à la mauvaise réputation, des interventions architecturales - pas toujours de qualité hélas, créent un précédent pour l’installation d’associations très actives en matière d’art plastiques, de découverte auprès des jeunes publics, de réhabilitation d’ensembles à destination culturelle.

Un peu éloigné et dominant la ville, le Irish Museum of Modern Art est installé dans un ancien hôpital royal. Ouvert depuis le début des années 1990, il œuvre à promouvoir l’art contemporain dans une vision à la fois historique et actuelle. Très ouvert sur les formes d’expression les plus avant-gardistes, il offre à Dublin des panoramas du XXe siècle souvent présentés pour la première fois en Irlande. Témoin cette grande rétrospective consacrée à Joseph Beuys à partir du mois de Septembre 1999. L’action de ce musée est à replacer dans un contexte plus large, à savoir l’effort consenti par l’Etat pour enrichir ou rénover les contenus culturels de Dublin.

Depuis l’autre rive de la Liffey, la nouvelle extension du Musée National a pris ses quartiers dans les Collins Barracks, autrefois casernes de l’armée. Réhabilitation architecturale sobre où les matériaux limpides côtoient les espaces existants dans une confrontation suggestive. Ici est traitée l’histoire de l’île à travers une vision ethnologique, dans une scénographie généreuse qui place l’objet au centre de l’attention. Inauguré l’année dernière, ce bâtiment fait suite à la rénovation totale du premier site du Musée National, à deux pas de l’université. Côté prestige, la National Gallery of Ireland a décidé de rester sans concurrence. Confortablement logée dans le quartier géorgien huppé, elle s’est engagée dans un programme d’agrandissement saisissant (44 000 m2 !), afin d’exposer au mieux ses riches collections de peintures, sculptures et œuvres graphiques couvrant toutes les périodes. Dublin se sent pousser des ailes, et ses artistes, conservateurs, galeristes, bref tous ceux qui nous ouvrent le champ des arts visuels, ont la foi et le font savoir. Et ne croyez pas que le spectacle vivant, la musique, ou l’écriture soient en reste ; tout cela n’est qu’un aperçu du foisonnement que l’on observe ces jours-ci.

Parcourir Dublin avec entre les mains " Ulysse " de James Joyce, comme une sorte de pèlerinage urbain en littérature, ne se fera plus de la même manière. Pour le meilleur comme pour le pire. Le renouveau culturel de la ville, éclatant de santé, ne doit pas oblitérer le risque des mirages. Prix qui montent en flèche, exclusivité sociale qui se dessine au centre-ville où les classes aisées reviennent en force après l’avoir délaissé pendant près d’un siècle, uniformisation d’un charme qui n’a qu’a bien se tenir, la renaissance dublinoise cache de nombreux pièges. La culture, c’est aussi cela : l’évolution en strates successives de l’environnement urbain. Où la perception fine doit jouer sur la délicatesse de nos regards de découvreurs. Sachons donc apprécier cette vitalité constructive, tout en sentant imperceptiblement la double nature d’une révélation de la ville à elle-même.

Gunther Ludwig

Quelques sites pour en savoir plus sur les arts visuels à Dublin :

The Film Institute of Ireland :   ifccins@id.ie
  
                                         archive@ifc.ie

The Dublin Film Festival : www.iol.ie/dff
The Gallery of Photography : www.irish-photography.com
National Gallery of Ireland : www.nationalgallery.ie
Irish Museum of Modern Art : mail : info@modernart.ie
Project Arts Centre : www.project.ie
Outdoor Images (exhibition) : mail : info@temple-bar.ie

 


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