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Quel est ton parcours ?
J'ai un parcours classique au départ, des études de commerce et de
biologie, qui m'ont emmenée à être commerciale pour des produits
cosmétiques.
J'ai donc commencé par le porte à porte en réseau sélectif, qui fut
un bon enseignement. A 22 ans, pour des raisons personnelles, je
suis partie plusieurs mois en Angleterre, où j'ai tenté d'améliorer
mon anglais, avec option smart, en vendant des chocolats dans
le mythique food hall d'Harrod's.
A mon retour en France, j'ai vendu des objets publicitaires par
marketing téléphonique et commençais ainsi tout doucement à faire
mes premiers pas dans la pub, j'en rêvais !
De fil en aiguille, avec l'un de mes frères qui avait monté une
entreprise de transports, on s'est dit à l'époque que le bus était
un support de communication novateur, pourtant depuis longtemps
exploité en Angleterre.
Au moment où nous montions la structure pour proposer cet espace aux
annonceurs, nous sommes tombés sur une société - Magic Touch
- qui venait d'être créée ; très dynamique et bien plus en avance
que nous sur cette même idée d'habiller des supports originaux…
J'ai rencontré le créateur qui m'a embauchée dans la foulée. Ce fut
vraiment une belle rencontre, une très grande chance. J'y suis
restée cinq ans.
Puis, en 2001, je suis partie chez Carat, mastodonte de l'achat
média. Je passais d'une structure légère à ambiance quasi familiale
à un monstre sacrément puissant...
Quelle fonction avais-tu chez Carat ?
J'étais directeur de clientèle chez Carat Event, la structure
spécialisée dans les opérations événementielles. Nous réalisions des
opérations de grande envergure, plus " terrain ", plus concrètes que
la communication dans les medias traditionnels. Par exemple et entre
autres, proposer aux annonceurs des opérations d'affichage dit "
spectaculaire " sur les bâches géantes, qui couvrent les travaux de
façades d'immeubles ou courent le long des périphériques des grandes
villes…
C'était passionnant, remuant. Mais, au bout d'un moment, j'ai préféré partir.
J'avais envie de voler de mes propres
ailes et de me réaliser un peu. C'était la fin d'une
vie dans la publicité et je le sentais.
Au départ, je voulais monter une galerie d'art et j'ai beaucoup
travaillé sur le projet. Mais, je l'ai laissé dans une boîte.
Petit à petit, je suis revenue sur ces fameuses bâches
publicitaires. Une amie avait pensé à moi, en voyant une société qui
en recyclait. Des étrangers, qui réalisaient différents accessoires.
Cette histoire a éveillé quelque chose en moi. Cela
faisait déjà un moment que je me demandais ce qu'on faisait de ces bâches
une fois démontées. Or, on les jette, tout simplement. Au prix que
représente
cette matière très résistante et polluante à bruler, cela ne pouvait
qu'éveiller des choses chez moi. Depuis toujours je recycle… Cela me touche,
prendre les objets, les retravailler, les transformer. Et, évidement, dans le recyclage, il y a
beaucoup de choses à faire...
J'ai emprunté une machine à coudre à une amie. Deux
semaines plus tard je terminais mon premier sac à deux heures du
matin ! Et au bout de la troisième semaine, je suis partie prendre
des cours de coutures ... car mon sac ne ressemblait à rien !
Je me suis prise au jeu. J'ai travaillé un an sur ce projet avant
d'être convaincue de sa viabilité.
Il fallait s'assurer pouvoir récupérer la matière première. Comme je
connais la plupart des intervenants dans les bâches publicitaires,
c'était jouable. Plusieurs annonceurs m'ont assuré de me fournir. Et
en ce qui concerne les ceintures de sécurité - qui servent de anse
ou de bandoulière, je les récupère dans des casses.
Finalement, chaque sac est un collector puisqu'unique.
L'esthétique des sacs est vraiment très importante. Il a fallu faire
à un moment un choix. J'ai choisi un positionnement mode, avec des
fournitures et une confection de qualité.
Restait le problème de la couture et la main d'œuvre. Au départ je
cherchais des ateliers un peu partout dans le monde. Je n'avais pas
d'idée précise, mais j'avais envie d'un endroit où je pouvais réagir
de suite, avec des gens qui me suivent, qui me donnent leurs idées…
Que ce soit interactif !
J'ai cherché des ateliers de maroquinerie en France et j'en ai
trouvé peu.
J'ai pensé aux prisons. Ca a été un moment très fort car avant d'y
aller, je n'étais pas sûre d'avoir envie de travailler avec des
prisonniers.
C'était quelle prison ?
La Centrale de textile de Moulin. Pour diverses
raisons, je n'ai pas donné suite. Des prisons, j'ai rebondi sur
les C.A.T*.
J'ai été admirative aussi bien par la qualité du travail que par
l'accueil que j'ai eu.
Ainsi que par le travail des équipes d'encadrement. Je connais tout
le monde. On travaille main dans la main.
Comment t'y prends-tu ? Tu as déjà dessiné le sac avant de le
présenter à l'atelier ?
Je travaille aujourd'hui avec trois ateliers différents. Je suis
arrivée en leur disant ce que je voulais et de ne faire attention ni
aux couleurs ni à la finition du modèle “maison” que je leur apportais.
Je leur donne un cahier des charges précis, mais ils me conseillent
également. On se fait réagir mutuellement.
Je m'inspire de différents sacs que je vois.
J'ai mes petits secrets, j'ai un petit carnet où je prends plein de
croquis et j'ai toujours avec moi mon mètre. Indispensable ! Dès que
je vois une idée marrante, je note !
Le but du jeu, c'est de faire aussi des sacs qui soient un peu
différents des autres !
C'est toi qui va chercher les ceintures ou l'on va te les
chercher ?
C'est moi, je collabore avec deux casses. Toutes les trois semaines,
je vais chercher des ceintures. Je les fait nettoyer et je les
trie.
Est-ce qu'il y a une démarche esthétique dans ta démarche ?
Oui, tout d'abord parce que j'ai de jolies toiles. Ensuite, je
prends soin de la ligne et finition de chaque modèle. C'est cette
combinaison qui fait chaque marque. Je sais que je ne suis pas la
seule sur le marché mais je n'ai pas peur. Je pense qu'on se nourrit
tous des uns des autres. Je n'ai rien inventé mais c'est un produit
mode et la mode, ça bouge ! Il y a vraiment de quoi faire pour tout
le monde.
J'ai choisi du fil du nylon enchâssé dans du PCV, c'est très solide
comme matière.
Combien de modèles as-tu aujourd'hui ?
J'en ai quatre. J'ai un premier modèle : la besace, appelé la
“bizace”.
J'essaie de donner un côté malin à tous mes sacs. Dans la besace, il
y a une poche intérieure qui s'appelle “la souris”. Cette
dernière se détache et peut faire un petit sac indépendant. Et, on
peut la trimballer notamment de sac en sac.
J'ai également créé une poche de téléphone.
Ensuite il y a le “balanse” que l'on porte à
l'épaule ou à la main. À l'intérieur, il y a toujours une petite
pochette.
Puis, le “bilordi” qui marche très bien chez les hommes. C'est un
compromis entre le sac où l'on met son dossier et le sac
d'ordinateur.
Et s'ajoute à cette collection des porte-cartes ou chéquiers.
Dans chaque bilum, je veux qu'il y ait quelque chose qui n'existe
pas.
La matière a son importance, elle fait le sac.
Et quel est l'ordre de prix ?
De 26 euros à 149 euros selon les modèles.
D'où vient le nom bilum ?
En décembre 2004, l'année dernière, quand je commençais très sérieusement
à réfléchir sur tout ça, il y avait une exposition “Le Cas du Sac”
au musée des Arts Décoratifs.
Je l'ai visitée pour m'inspirer. Je n'avais
pas encore de nom de marque et dans cette exposition, je vois dans
une vitrine des grands sacs en végétal qu'un homme accrochait sur le
front et le laissait pendre dans son dos.
C'était un sac papou en écorce d'hibiscus. À côté était marqué,
“bilum sac papou Nouvelle Guinée”, les bilum sont des filets de
portage quotidien…
J'ai trouvé le nom joli, équilibré. En sortant de l'exposition, je
me suis promis que si je le retrouvais, moi qui ne retiens jamais
les noms, je l'emprunterais pour ma marque, si je la créais - ce qui
n'était pas gagné à l'époque - bilum m'est revenu assez rapidement,
dans les quinze secondes !
En Papouasie, encore aujourd'hui, ils utilisent les bilum, et chacun
le personnalise à son image. J'aime bien ce côté
unique qui fait écho.
Tu travailles avec combien de C.A.T. ?
Je travaille avec trois C.A.T. et une entreprise de réinsertion
sociale. Un C.A.T. confectionne les sacs, deux autres préparent et
réalisent les petites pièces…
Une fois que j'ai choisi puis découpé dans les immenses bâches
chaque pièce qui deviendra un sac, je les emmène dans un centre de
réinsertion sociale pour être nettoyées.
Les structures de réinsertion sociale offrent un parcours vers
l'emploi aux personnes qui en sont éloignées. Elles aident les
chômeurs de longue durée, les jeunes en difficulté, les anciens
prisonniers et autres “exclus” de notre société à trouver ou
retrouver un emploi. Par exemple, celle avec laquelle je travaille,
située à Melun, engage contractuellement pour plusieurs mois ses
salariés, ce qui leur permet de remettre “un pied à l'étrier” de
façon plus pérenne.
Les C.A.T. - Centres d'Aide par le Travail, emploient des salariés
handicapés qui n'ont pas accès aux filières dites “ordinaires”, et
qui sinon vivraient donc totalement en marge de notre société. J'ai
été conquise tant par la qualité de leur savoir-faire que par les
relations humaines tissées au fil du temps.
Je suis très heureuse que bilum me permette de travailler de cette
façon, et de garder la visibilité sur la façon et les conditions
dans lesquelles sont réalisés les sacs, du " tombé de la bâche " à
la confection finale.
Quelles sont tes sources d'inspiration ?
C'est la rue, c'est en me baladant. C'est partout !
Les gens ne sont-ils pas curieux de savoir quelle publicité se
trouve sur leur sac ?
Si, au début. Mais en général, ils ne s'en préoccupent pas.
Fonctionnes-tu par série ?
Je n'ai pas de collection dans les couleurs, puisque les couleurs
des sacs dépendent des campagnes publicitaires du moment…
Les magasins prennent 5 pièces minimum d'une même modèle, et je
panache ces pièces faites dans différentes bâches, pour avoir des
motifs, couleurs, extraits différents. Ainsi, chacun s'y retrouve…
car l'essentiel, c'est qu'un bilum se choisit…
Quelle est ta cible ?
Je, tu, il, nous, vous, elles…
Comment as-tu rencontré Victor Degbo de l'Espace Kodjo ?
Le premier magasin pour moi était primordial, pour le positionnement
et je voulais qu'il me place en tant que créatrice. Je désirais un
lieu branché, précurseur. J'avais beaucoup entendu parlé de Kodjo.
Je suis allée voir Victor Degbo et ça fut un coup de cœur immédiat !
Propos recueillis par
Juliette Couderc
et Patrick Herrmann
* Les C.A.T., ou Centres d'Aide par le Travail ont une double
finalité :
- Faire accéder à une vie sociale et professionnelle des personnes
handicapées momentanément ou durablement ; grâce à une structure et
des conditions de travail aménagées, dans le secteur ordinaire de
production ou en ateliers protégés.
- Permettre à celles d'entre ces personnes qui ont manifesté par la
suite des capacités suffisantes, de quitter le centre et d'accéder
au milieu ordinaire de travail ou à un atelier protégé. |