D
epuis la gare, je rentrai jusque chez moi à pied
dans un total désarroi. Au début de la semaine, j’avais reçu un texto me disant
qu’un des mes chats était mort de façon soudaine. J’avais besoin d’air, de temps
pour mettre de l’ordre dans ma tête. Je passai le mois entier dans un état
émotionnel totalement chaotique. D’habitude, je prends le bus pour rentrer à la
maison mais ce soir c’était différent, j’avais besoin de marcher. L’idée de
monter dans le bus avec toutes ces personnes étrangères m’était inimaginable.
De l’espace, de l’air, c’est ce dont j’avais désespérément besoin. Mes pieds me
traînèrent jusque dans la nuit humide de Tokyo. A quelques immeubles de la gare
les lumières des néons se firent moins distinctes et ce ne fût plus que le béton
sombre et froid. Un paysage urbain s’étalait devant mes yeux. Des yeux qui ont
vu tant de béton, tant de gris que tout se confondait en une tache, mais ce soir
mes yeux virent au-delà de cette tache.
Sans trop savoir pourquoi, mon regard se porta avec plus d’acuité sur ces
appartements de béton. Cette fois-ci, les gris froids m’interpelèrent. Ils
avaient toujours été silencieux, je le sais, j’étais passé devant eux si
souvent. Ce soir, ce soir en particulier tout semblait surréaliste. La
profondeur des halls d’entrées avec leurs tubes fluorescents diffusant leur
lumière bleue dans la nuit. Les portes, les lumières, le carrelage se répétant à
l’infini pris dans une beauté que je n’avais jamais appréhendée auparavant.
Je sortis lentement mon appareil photo de sa pochette de nylon noire. Je le mis
en marche en le réglant sur la position manuel. Sans réfléchir, je plaçai
l’appareil sur le sol en béton, programmai le minuteur puis appuyai sur le
déclencheur. Le petit écran LCD afficha en gras les mots « saisie de l’image »
Il sembla s’écouler une éternité avant que je n’entende le CLICK rassurant de
l’obturateur. Ce fût ensuite « En cours de développement » qui apparût sur le
petit écran, une autre éternité. L’un des avantages de toute cette technologie
numérique est celui de pouvoir voir le résultat immédiatement. L’image était
petite, limitée à quelques centimètres carrés mais remplie de lumière où se
confondaient des nuances de vert et de bleu.
La beauté est là autour de nous. Elle nous entoure, cependant la plupart d’entre
nous n’ouvre pas les yeux. Cette nuit là, j’ai ouvert les yeux, mon cœur et mon
esprit, et c’est ce que j’ai vu.
Jacob Schere
Tokyo 2006
Traduction française par
Vanessa Vallon