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Kuala Lumpur :
petit observatoire éphémère de l’art contemporain en Asie du sud-est

_________________________

National Art Gallery - Kuala Lumpur

www.artgallery.org.my

Si la présence d’artistes originaires d’Asie est de plus en plus répandue en Europe et en France (voir nos articles sur la Biennale d’Art Contemporain de Lyon et sur l’exposition « L’Art dans le monde ») - c’est particulièrement le cas de la Chine qui a fait une poussée remarquée sur la scène artistique internationale, la prise en compte de la réalité du milieu de l’art contemporain en Asie par le public reste encore confidentielle. En dehors de la présence de ces artistes en occident, on sait peu de choses de la présentation de leur travail sur ce continent. @xé libre s’est intéressé à une exposition qui présentait récemment à la National Art Gallery (NAG) de Kuala Lumpur - Malaisie (institut d’art contemporain créé en 2000), les œuvres de 12 artistes des pays de l’ASEAN.

On peut tout d’abord se réjouir que ce système de coopération avant tout économique qu’est l’ASEAN, porte en son sein des actions de coopération culturelle. La NAG a ainsi choisi de marquer l’année de son lancement par une programmation ambitieuse rassemblant six pays d’Asie du sud-est : Indonésie, Philippines, Vietnam, Singapour, Thaïlande, et Malaisie. Le commissariat a sélectionné deux artistes par pays en mélangeant des grands noms à de jeunes artistes.

La diversité des œuvres exposées et leur nombre incite d’emblée à porter un regard autre sur une Asie trop souvent perçue comme une entité de facto cohérente. Peinture, dessin, sculpture, installation, utilisation de techniques traditionnelles caractérisent cette exposition au champ très large. C’est aussi l’hétérogénéité des sujets qui retient l’attention, non sans rapport avec des situations nationales ou régionales particulières. De visions intimistes en réflexions sur les rapports socio-économiques ou les tensions politiques, les préoccupations de la création contemporaine asiatique sont les mêmes que celles qui agitent le monde de l’art occidental. 

Débutons ce tour d’horizon avec Affandi, l’un des peintres qui aura marqué durablement la production extrême-orientale. Les figures récurrentes de sa peinture sont le portrait et l’autoportrait, dans une facture extrêmement vive. Adepte de la peinture au tube et des couleurs pures, Affandi nourri ses toiles de grandes traînées de pigments qui se croisent, s’entrelacent, forment la matière et les traits des visages auxquels ils donnent vie. Une grande violence se dégage de ce travail au premier coup d’œil, qui petit à petit s’habitue à ces grands formats. Le visiteur perçoit alors combien Affandi, bien que profondément contemporain dans sa manière d’aborder la représentation, a dû observer les toiles de Dürer ou Rembrandt afin de capter l’essence de la psychologie et de la condition humaine. Une peinture qui accède au dénuement de l’âme comme le visiteur accepte peu à peu la finesse de la perception sous une apparente brutalité.

Elmer Borlongan, artiste philippin, a une toute autre pratique de la peinture. Surface lisse, toile encore visible sous le pigment, réalisme qui confine au grotesque, ses sujets ont tout à voir avec le quotidien auprès duquel il vit. Borlongan s’intéresse aux travailleurs philippins des classes laborieuses, êtres dont les traits ne sont plus tout à fait humains, comme absents, vidés de leur substance. C’est un sentiment de gêne qui naît de la vision des œuvres. Gêne du visiteur-voyeur de la misère et de la lutte pour une vie précaire, gêne de cet homme ou de cet enfant qui savent bien le peu d’espoir que leur laisse leur sort. 

La palette de couleurs est importante et pourtant la tonalité terne donne l’impression d’un cul de sac, d’une sorte de fatalité provisoire. La composition ne laisse pas de place à l’environnement urbain immédiat. Nul immeuble, arbre ou rue n’est visible, seuls les « sujets » humains sont ici données à voir, au plus près de leur réalité crue.

Natif de Singapour, Jimmy Ong est un jeune artiste dont la reconnaissance va grandissante. A cela rien de très étonnant, tant ses dessins grand format sont saisissants. Ni totalement figuratifs ni vraiment abstraits, on n’y reconnaît que des scènes banales : un café, la mère et son enfant, un couple nu et enlacé ... En fait tout se passe au-delà ; au delà de la signification purement descriptive. La confusion qu’il laisse planer dans le rendu de ses dessins, cette manière de « fusionner » les différents éléments les uns avec les autres, accentuent l’effet frontal. Ong n’utilise que le jeu du noir et/sur le blanc, sans rehaut, sans couleur aucune, et pourtant parvient à créer des atmosphères chaudes, bruyantes, vaporeuses, intimes. D’où l’inquiétude de l’instant d’après ne peut être absente. Sont-ce des moments de bonheur ou le prélude d’un drame, une scène d’amour ou une femme que l’on violente, une soirée de fête ou la morne ambiance d’un lieu désolé ? Entre les deux extrêmes le spectateur ne sait à quoi s’en tenir. La dimension équivoque des oeuvres de Ong est pour beaucoup dans la forte impression de présence que son travail dégage.

Les œuvres les plus composites sont sûrement celles du thaïlandais Montien Boonma. S’inspirant de l’histoire artistique et architectural de son pays, cet artiste associe la peinture à l’installation dans « Black Stupa », comme pour mieux lier passé et présent. D’un côté, accrochée aux cimaises de la galerie, une peinture triptyque encadrée de bois blond, construite en pyramide et représentant une stupa bouddhiste. De l’autre, posées sur des trépieds face aux toiles, trois autres « stupas » cylindriques en métal. Entre l’évocation d’une philosophie millénaire en Asie, à mi-chemin de l’archéologie et de la vision onirique, et sa relecture contemporaine dans des matériaux industriels, l’artiste souligne la continuité et la prégnance du Bouddhisme dans les sociétés d’Asie. Au-delà de la mutation rapide de la Thaïlande depuis la XIXe siècle, foudroyante depuis une trentaine d’années, pour le meilleur et pour le pire, Boonma semble nous dire que la culture bâtie sur un habitus depuis longtemps construit reste largement ancrée dans son bassin d’origine. Les installations sont rondes et percées d’ouverture, telles les tours de bureaux ou d’habitations qui pullulent à Bangkok, ou la tour de Babel - symbole de l’incompréhension des hommes face à leur condition. De l’attachement à une civilisation « autochtone » à l’arrachement suscité par l’application du modèle de développement occidental, l’œuvre méditative de Boonma est certainement une de celles qui fait le plus sens.

Heri Dono est un artiste indonésien qui s’attache lui aussi à relier tradition et contemporanéité de l’art de son pays, mais cette fois-ci pour servir sa réflexion sur l’actualité politique et sociale de l’archipel. La trentaine, tout comme Ong, Dono reprend les techniques de la peinture traditionnelle (particulièrement les styles dits « de la marionnette » et « d’Ubud »), agrémentées de collages de papiers découpés dans la presse ou griffonnés par lui-même, et évoque l’instabilité politique de ces deux dernières années : la corruption du régime Suharto, la main mise de l’armée et des médias gouvernementaux sur la liberté d’expression et les rassemblements politiques. Portant un regard très critique, il se garde bien de dénoncer trop ouvertement les perversions du pouvoir, mais parsème ses grandes toiles de signes et de symboles explicites. Ironiques, ses œuvres tiennent de la satire et de la comédie. Empruntant aux techniques multiséculaires, sa dénonciation s’appuie sur ce mélange des systèmes de représentation pour mieux stigmatiser le monolithisme de l’Etat depuis l’Indépendance. Fortement influencée par le théâtre d’ombre, la peinture de Dono met en parallèle le caractère de marionnettes des figures du panthéon hindou et de celle des gouverneurs, commandants militaires et ministres fantoches de la république indonésienne.

Parmi les douze artistes présentés dans cette exposition, il n’est pas anodin d’observer que la moitié d’entre eux, significativement les plus jeunes, ont réalisé une partie de leurs études dans des Ecoles d’art aux Etats-Unis ou en Europe. Une remarque qui tend à confirmer combien la mondialisation dans le domaine de la création artistique est également à l’ordre du jour. Brassage, confrontation des idées, des concepts, cette logique n’empêche pourtant pas les artistes de se rapprocher des préoccupations de leur culture ou de leur pays d’origine. Cette globalisation là, qui préserve la richesse de la création, dans quelque domaine que ce soit, nous porte loin des craintes exprimées par la menace d’un étouffement sous le poids des modèles dominants. Encore faut-il envisager cette tendance vertueuse sous l’angle de l’accès égal pour tous à cette substance essentielle qu’est la culture. C’est précisément, et modestement, l’objectif de cette entrevue dans le domaine de l’art contemporain en Asie du sud-est.

Gunther LUDWIG


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