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La palette de couleurs est importante et pourtant la tonalité
terne donne l’impression d’un cul de sac, d’une sorte de fatalité
provisoire. La composition ne laisse pas de place à l’environnement
urbain immédiat. Nul immeuble, arbre ou rue n’est visible, seuls les
« sujets » humains sont ici données à voir, au plus près
de leur réalité crue.
Natif
de Singapour, Jimmy Ong est un jeune artiste dont la reconnaissance va
grandissante. A cela rien de très étonnant, tant ses dessins grand
format sont saisissants. Ni totalement figuratifs ni vraiment abstraits,
on n’y reconnaît que des scènes banales : un café, la mère et son
enfant, un couple nu et enlacé ... En fait tout se passe au-delà ; au
delà de la signification purement descriptive. La confusion qu’il
laisse planer dans le rendu de ses dessins, cette manière de « fusionner »
les différents éléments les uns avec les autres, accentuent l’effet
frontal. Ong n’utilise que le jeu du noir et/sur le blanc, sans
rehaut, sans couleur aucune, et pourtant parvient à créer des atmosphères
chaudes, bruyantes, vaporeuses, intimes. D’où l’inquiétude de
l’instant d’après ne peut être absente. Sont-ce des moments de
bonheur ou le prélude d’un drame, une scène d’amour ou une femme
que l’on violente, une soirée de fête ou la morne ambiance d’un
lieu désolé ? Entre les deux extrêmes le spectateur ne sait à quoi
s’en tenir. La dimension équivoque des oeuvres de Ong est pour
beaucoup dans la forte impression de présence que son travail dégage.
Les
œuvres les plus composites sont sûrement celles du thaïlandais
Montien Boonma. S’inspirant de l’histoire artistique et
architectural de son pays, cet artiste associe la peinture à
l’installation dans « Black Stupa », comme pour mieux lier
passé et présent. D’un côté, accrochée aux cimaises de la
galerie, une peinture triptyque encadrée de bois blond, construite en
pyramide et représentant une stupa bouddhiste. De l’autre, posées
sur des trépieds face aux toiles, trois autres « stupas »
cylindriques en métal. Entre l’évocation d’une philosophie millénaire
en Asie, à mi-chemin de l’archéologie et de la vision onirique, et
sa relecture contemporaine dans des matériaux industriels, l’artiste
souligne la continuité et la prégnance du Bouddhisme dans les sociétés
d’Asie. Au-delà de la mutation rapide de la Thaïlande depuis la XIXe
siècle, foudroyante depuis une trentaine d’années, pour le meilleur
et pour le pire, Boonma semble nous dire que la culture bâtie sur un
habitus depuis longtemps construit reste largement ancrée dans son
bassin d’origine. Les installations sont rondes et percées
d’ouverture, telles les tours de bureaux ou d’habitations qui
pullulent à Bangkok, ou la tour de Babel - symbole de l’incompréhension
des hommes face à leur condition. De l’attachement à une
civilisation « autochtone » à l’arrachement suscité par
l’application du modèle de développement occidental, l’œuvre méditative
de Boonma est certainement une de celles qui fait le plus sens.
Heri
Dono est un artiste indonésien qui s’attache lui aussi à relier
tradition et contemporanéité de l’art de son pays, mais cette
fois-ci pour servir sa réflexion sur l’actualité politique et
sociale de l’archipel. La trentaine, tout comme Ong, Dono reprend les
techniques de la peinture traditionnelle (particulièrement les styles
dits « de la marionnette » et « d’Ubud »), agrémentées
de collages de papiers découpés dans la presse ou griffonnés par
lui-même, et évoque l’instabilité politique de ces deux dernières
années : la corruption du régime Suharto, la main mise de l’armée
et des médias gouvernementaux sur la liberté d’expression et les
rassemblements politiques. Portant un regard très critique, il se garde
bien de dénoncer trop ouvertement les perversions du pouvoir, mais parsème
ses grandes toiles de signes et de symboles explicites. Ironiques, ses
œuvres tiennent de la satire et de la comédie. Empruntant aux
techniques multiséculaires, sa dénonciation s’appuie sur ce mélange
des systèmes de représentation pour mieux stigmatiser le monolithisme
de l’Etat depuis l’Indépendance. Fortement influencée par le théâtre
d’ombre, la peinture de Dono met en parallèle le caractère de
marionnettes des figures du panthéon hindou et de celle des
gouverneurs, commandants militaires et ministres fantoches de la république
indonésienne.
Parmi
les douze artistes présentés dans cette exposition, il n’est pas
anodin d’observer que la moitié d’entre eux, significativement les
plus jeunes, ont réalisé une partie de leurs études dans des Ecoles
d’art aux Etats-Unis ou en Europe. Une remarque qui tend à confirmer
combien la mondialisation dans le domaine de la création artistique est
également à l’ordre du jour. Brassage, confrontation des idées, des
concepts, cette logique n’empêche pourtant pas les artistes de se
rapprocher des préoccupations de leur culture ou de leur pays
d’origine. Cette globalisation là, qui préserve la richesse de la création,
dans quelque domaine que ce soit, nous porte loin des craintes exprimées
par la menace d’un étouffement sous le poids des modèles dominants.
Encore faut-il envisager cette tendance vertueuse sous l’angle de
l’accès égal pour tous à cette substance essentielle qu’est la
culture. C’est précisément, et modestement, l’objectif de cette
entrevue dans le domaine de l’art contemporain en Asie du sud-est.
Gunther
LUDWIG
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