Paris
l'été, ou la densité urbaine pesante face à la chaleur estivale. Au
cœur de la ville qui étouffe un peu la belle saison revenue, le
citadin se prend parfois à désirer le calme, les couleurs, la verdure
des lieux champêtres. Qu'il prenne alors son bâton de pélerin, et
sorte des fameux sentiers "rebattus" de la capitale. Il découvre
ainsi que la ville lumière, au delà de ses hauts lieux caricaturés,
abrite toujours en son sein des petits bouts d'éternité, des lieux épargnés
par le temps. C'est le cas de la butte Beauregard, havre de paix, véritable
morceau de "village" en plein Paris.
Situé
dans le 19e arrondissement, près du très anglais parc des Buttes
Chaumonts, ce quartier est délimité par les rues de Compans, de
Bellevue, des Lilas, et la rue David d'Angers. Enserrées dans ce
quadrilatère irrégulier se dessinent vingt-quatre villas. Ce sont de
petites rues piétonnes bordées de pavillons, nichés dans des jardins
foisonnant d'arbres et de plantes grimpantes. Toute l'originalité du
quartier tient à ses constructions, ainsi qu'aux rues escarpées qui le
composent. Il faut chercher dans l'histoire du lieu la singularité de
ce qui ressemble aujourd'hui à une cité haut perchée.
La
butte était située sur le territoire de la commune de Belleville, annéxée
en 1860 par Paris lors de la création des vingt arrondissements. A
cette époque, l'endroit est connu sous le nom de carrières d'Amérique,
exploitées pour leurs gisements de gypse transformé en plâtre. En
1871, après la Commune qui a ensanglanté le Belleville ouvrier très
impliqué dans les évènements, les carrières épuisées forment une
zone chaotique, truffée de galeries souterraines, blanchie par les
vapeurs de plâtre. Sur cette friche, le propriètaire du domaine
installe le nouveau Marché aux Chevaux et Fourrages, qui trop éloigné
du centre-ville, fait faillite en 1879, un an après son ouverture.
Malgré cet échec, les carrières sont comblées, le sol nivelé. En
outre sont ouvertes la rue de Mouza´a en 1875, la Place du Danube, les
rues du Général Brunet et David d'Angers en 1877. Le canevas du
quartier est en place pour les développements ultérieurs.
Rachetés
par des investisseurs privés, les 25 hectares du site sont en partie
divisés en lotissements pour la construction de logements. Mais les
prix très attractifs ne séduisent pas la clientèle qui hésite à
faire contruire sur des terrains réputés fragiles. Ce n'est qu'en 1881
que les premières villas voient timidement le jour comme celles de
Bellevue, des Fleurs (aujourd'hui Emile Loubet), ou des Lilas. Pour le
centenaire de la révolution sont ouvertes des rues estampillées du
sceau républicain : rues de la Liberté, de la Fraternité, de l'Egalité,
de la Solidarité, villa du Progrès, de la Renaissance, rue Miguel
Hidalgo (héros de l'indépendance mexicaine).
Cependant, ces artères
servent pendant longtemps encore de pâturages aux chèvres et aux
vaches. En réalité, l'urbanisation du quartier reste modérée avant
la première guerre mondiale. La mauvaise réputation de Belleville et
de sa population ouvrière, n'attirent guère que quelques artistes,
portes, ou bourgeois progressistes. Malgré l'ouverture de deux lignes
de métro en 1903 et 1908 qui désenclavent l'arrondissement, ce n'est
que dans l'entre-deux guerre avec la crise du logement, que le rythme
d'urbanisation s'accélère.
L'aménagement
en lotissements vendus un à un est la cause de l'hétérogénéité
architecturale du lieu. Contruites au coup par coup, les maisons ont des
styles très différents. Le prix très abordable des terrains attira
autant les ouvriers aisés que les classes bourgeoises. Ce qui explique
la présence de pavillons exig³s et de demeures plus cossues sur des
lots de surfaces différentes. Les parcelles les plus grandes se
trouvent dans les villas de part et d'autre des rues Miguel Hidalgo et
du Général Brunet. On y trouve les maisons les plus riches
architecturalement. Indépendantes les unes des autres, celles de la
villa de Cronstadt ou de la villa des Boers, ont pour la plupart un étage
dans un style français épuré, avec des façades blanches à fines
moulures, simples mais élégantes. De l'autre cîté de la rue, les
villas Laforgue, Verlaine ou Claude Monet, possèdent quant à elles de
massifs pavillons au style éclectique, que leurs façades de briques et
de ciment placent sans hésitationdans les années 1920-30.
Il
faut garder le regard attentif, le hasard de la promenade ménageant de
belles surprises. Une construction banale, rue la Fraternité, porte néanmoins
une très belle enseigne de boucherie en céramique, dans le plus pur
style Art Nouveau. Au milieu de ces réalisations qui rappelent pour
beaucoup les banlieues parisiennes avec l'emploi de pierre meulière, la
marquise au dessus d'une porte d'entrée munie d'une grille de fonte
moulée, se trouvent des maisons remarquables. Dans la villa d'Hauterive,
on a un bel exemple d'architecture Art Déco des années 1930.
Habitation en béton d'un étage au crépi crème, elle dispose d'un
balcon enveloppant, et ses parties supérieures sont ornées de fresques
en ronde-bosse typiques de l'époque. Dans la même mouvance, la rue de
l'Egalité abrite une haute maison de béton crépi de vert sapin (voir
photo). Par un jeu de contraste sur les volumes,les ouvertures disproportionnées sont très étroites et peintes
en blanc cassé. Enfin, suivant une mode très en vogue alors, le toit
en partie plat est habillé d'un abri de poutres de bois blanches,
destinées à être recouvertes de végétation.
Donnant
sur la rue du Général Brunet, le hameau du Danube datant de 1923-24,
malheureusement privé et donc fermé au public, offre un plan
semi-circulaire. Il possède des maisons de briques et béton, pourvues
de toits aux multiples décrochés, caractéristiques du début des années
1920. Les villas qui relient les rues de Mouzaïa et de Bellevue, ont
les parcelles les plus petites, sur lesquelles sont construites des
maisons destinées à l'origine à des familles d'ouvriers qualifiés.
Ces maisons accolées donnent par leurs dimensions un cîté beaucoup
plus populaire au quartier. Du bas de ces villas étroites où arbustes
et plantes se disputent l'espace, le contraste avec les tours hideuses
de la Place des Fêtes est saisissant. Et le promeneur de penser à ce
qu'il aurait pu advenir si les promoteurs avaient eu les mêmes
opportunités pour saccager cette butte!
Par
bonheur, le quartier des villas a conservé un charme provincial qui, le
temps d'une visite, fait oublier Paris au visiteur. Au delà de
l'architecture, témoin d'une époque, c'est la végétation très
abondante à cette période de l'année, masquant en partie les maisons,
qui lui donne une note quasi-rurale. Ses petites rues pavées, ses réverbères
19e siècle à peine plus hauts qu'un homme, invitent à se perdre et à
respirer la quiétude du lieu. Flâner un moment de villa en villa, goûter
leur singularité, est un passage obligé pour qui veut voir la ville
sous un autre angle. Beauregard est assurément un Paris différent,
comme il en existe encore beaucoup pour qui sait s'attarder. En vous
souhaitant de riches découvertes...