|
Il
faut, à tout prix, se rendre au crépuscule d’un jour froid et sec en
rase campagne. Seul. Puis s’allonger, torse nu, contre le sol chargé
des atavismes monstrueux et sublimes des terres européennes.
Alors,
l’œil de l’esprit peut illuminer brusquement notre conscience et lui
signifier à quel point certaines frontières mentales sont contingentes
de perceptions lucides terrifiantes.
Ceci afin de se souvenir. Que cette fin
d’un moyen age à peine remis de ses superstitions millénaristes
exhalait par l’ensemble de
ses pores anxieuses les relents nauséabonds d’excréments animaux et
humains qui peuplaient l’environnement usuel de nos presque semblables.
Que l’inculture, l’empirisme le plus puéril, les brutalités
physiques et verbales de toute sorte appartenaient au lot ordinaire des échanges
sociaux d’alors. Pour mesurer l’ampleur de cette assertion il suffit,
d’ailleurs, d’établir une simple projection, pourtant vertigineuse,
avec l’équilibre si fragile de nos sociétés contemporaines.
En
conséquence, il devient limpide de réaliser que ce Christ saignant son
martyre (Ecce
Homo/Présentation du Christ au peuple)
ne fut peint par perversion ou sadisme mais par transfert.
Ce, par un artiste visionnaire, en premier lieu, de la réalité
quotidienne.
Car
les hominiens vivants dans les tableaux de Jérôme Bosch ne proviennent
pas de l’imagination d’un aimable conteur narrant à l’aide du luth
les passions humaines.
Au
contraire, une cohorte d’instruments reconsidérés exécute une
symphonie stupéfiante qui escorte
ces Êtres au sortir du réflecteur mental de haute précision que cet
interprète hypersensible eut le talent, au péril de son propre déséquilibre,
de positionner à l’angle de réfraction le plus véridique situé entre
les ténèbres humaines et la révélation scintillante de la peinture.
Que
chacun soit croyant ou non, force est de constater qu’une grâce
Christique illumine l’autre pendant de l’œuvre de ce peintre du XV°
siècle.
Ainsi,
les sourires paisibles mais néanmoins avertis de la série des
"Saints", dont l’admirable "Saint Antoine"
exposé au Prado, irradient la rédemption salvatrice et bienfaisante qui
semble si indispensable pour contenir les forces sombres et tentaculaires
abondamment brossées par ailleurs.
Et si, en somme, nous devions admettre que
les cryptages picturaux de Hiéronymus Bosch dépendent en majeure partie
de la fondamentale mais toutefois fort
courageuse analyse que nos consciences individuelles et collectives exigent
en permanence du fond de nos âmes ?
L’
Esprit de ce contempteur hors pair pourrait-il, à la fin des temps
terrestres, fort de sa
mission accomplie, prendre enfin un repos éternel amplement mérité ?
Thibaud
Moinard |