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Duel
photographique
On
croyait en être définitivement sortis. Eh bien nous nous sommes bien
trompés. Sortis de quoi ? Du débat sur la photographie comme art, ou
non. On se souvient tous des prises de positions de Baudelaire, de la
réponse de Walter Benjamin à Marinetti (même si l'on a, pour une
partie d'entre nous, oublié en quoi cela avait concerné le second),
des débats houleux qui ont animés le siècle, autour particulièrement
des Rencontres entre photographie et art contemporain.
La
photographie à l'épreuve de sa pérennité... Pour un support qui
défend
la permanence de l'éphémère, c'est un peu perturbant.
Mais de quoi parlons nous au juste ? Eh bien nous parlons de l'art
photographique. Ah ! L'art photographique me direz-vous. Oui, parce
qu'il existe un art photographique. On en a longtemps douté.
On
a placé la photographie du côté du document, de la marque, de la
trace, de l'inscription, du mémoriel, de la dénonciation aussi, d'une
réalité. Photographie de famille, photographie de paysage, puis
photographie de ville, photographie de guerre, photojournalisme... Toute
cette photographie, sociale, humaniste, anthropologique, essentielle,
qui est, a présidé à La Photographie,
c'est à dire
non pas à ce qu'elle n'est plus mais à ce qu'elle est : un Art,
à part entière.
Et
alors, que se passe-t-il, l'aurait-on oublié-e ?
...Qui
? Cette photographie ? Non, me répondrez-vous, regardez, elle revient !
Bruxelles, Bâle, Venise, Arles ! Elle est partout. L'Anonyme disait
Arles ? La photographie humaniste vient à la rescousse ! A croire
parfois qu'elle fait de l'humanitaire, la photographie. Pourquoi de
l'humanitaire ? Parce que tout le monde en fait, de l'humanisme.
De cette "sorte de photographie "moyenne" dont la
fonction dans une exposition d'art contemporain n'est pas clairement
établie" (Régis Durand in Le journal des arts n° 130).
...Quoi
? Qu'elle a donné naissance à un art à part entière et notamment au
travers d'autres formes, comme la photographie-platsicienne ? Peut être
bien.
Mais
ne vous méprenez pas. Nous considérons, nous, la photographie
anthropologique, de reportage, réaliste, documentaire, paysagiste,
comme un Art. Au fil des pages du dernier Ceccaroli, publié le mois
dernier chez Actes Sud, nous éprouvons l'image, nous jouissons du
spectacle, nous nous emportons avec lui, nous redécouvrons le monde. Et
c'est justement parce que nous aimons cette photographie là que nous ne
souhaitons pas la voir disparaître : ni sur la scène du marché de
l'art, expulsée au profit d'une autre (ce n'est jamais arrivé, et le
danger n'a jamais semblé aussi éloigné), ni sous une profusion
d'expositions souvent "bas de gamme" mais édifiées
pour contenter les caprices d'un marché qui a décidé, il y a
quelques mois de cela, "d'exposer cette photographie parce que
l'image est directe et qu'elle plait". Voici ce qu'on en dit. Voici
pourquoi on la choisit : la photographie est l'instrument par lequel le
marché de l'art contemporain pense échapper à l'impasse dans laquelle
se trouve, depuis un petit moment déjà,
l'art contemporain.
La
photographie est l'instrument par lequel marchands, galeristes,
critiques, acteurs divers et variés espèrent rétablir un dialogue
avec un public en mal de compréhension.
Flattée
la photographie ? Pensez ce que bon vous semble. Nous, nous la trouvons
bien malmenée...
La
photographie est devenue, doucement, au fil du siècle dernier (le
XXème, précisons-le), à force de luttes d'idées et de combats
théoriques,
un art. Ce ne fut pas si facile, on aurait tendance à l'oublier.
Et ce qui participa à la hisser au rang d'art, c'est justement sa
capacité de dialogue avec l'art contemporain, qui, poussée à son
paroxysme, donna naissance à la photographie plasticienne, celle
précisément
que l'on a décroché des cimaises depuis quelques mois. A ses
côtés, une photographie dite "classique" se maintenait,
indispensable : photographie réaliste, photojournalisme, reportage
photographique. Pérenne et nécessaire. Dans le même temps l'image
glissait du côté de la vidéo, du numérique. Entre-deux riche,
expérimental et dense.
Mais,
entre expérimentation justement et art, le public a tendance à se
perdre, et se manifeste -faute de manifestes, peut être, justement. Le
problème n'est cependant pas uniquement dans ces nouveaux champs de
l'art, ni dans les nouvelles créations marquées par une recherche de
transversalité entre les arts. Il n'est pas non plus seulement dans
l'art photographique. Il est propre à l'art contemporain, auquel
appartenait (vous nous voyez bien obligés de mettre tout cela au
passé) la photographie, et englobe l'Art dans son ensemble, tous
supports confondus (il existe de remarquables ouvrages sur la question,
et il ne
nous revient pas ici d'en traiter).
Or,
plutôt que de chercher une issue, d'expérimenter des pistes et des
"connivences" (pour reprendre le thème de la biennale
lyonnaise qui ne s'y était pas trompée mais qui arrive, visiblement,
un peu tard), le marché semble préférer laisser ce travail fastidieux
aux chercheurs (pas même aux critiques qui se rangent, pour la plupart,
derrière leurs galeristes) et faire de la photographie le porte-drapeau
d'une communication perdue. On se croirait à Borgo.
Quid
de la photographie comme Oeuvre d'Art ? Et de l'Art Photographique ?
Jouons avec les mots... Devant cette "régression pure et
simple" si bien dénoncée par Régis Durand (Directeur du Centre
national de la photographie - in Journal
des arts n°130), on en perd quand même un peu son latin.
Que
les acteurs du marché de l'art contemporain se réjouissent de cet
extraordinaire tour de passe-passe dont beaucoup semblent être dupes,
grand bien leur fasse. Nous n'espérons peut être pas tous le même
salut pour l'art contemporain, mais qu'importe après tout, il en fut
toujours ainsi, et ainsi va la critique. Mais que les photographes se
com-plaisent dans cette nouvelle affectation qui n'est autre qu'une
forme de soumission à l'art contemporain -qui les éloigne bien de ce
pour lequel ils se sont battus depuis l'invention de la photographie, en
38 (non, pas le siècle dernier, le précédent), à savoir être
reconnus comme des artistes qui donnaient naissance à de l'Art et voir
leur oeuvre, produite en
partie par un instrument mécanique, accéder à une reconnaissance
certaine sur le marché de l'art (qu'elle soit reconnue comme
oeuvre d'art
à part entière, au même titre que toute autre oeuvre d'art,
c'est à dire que sa valeur marchande égale ou surpasse une peinture
contemporaine)-, ça, permettez-nous, mais ça nous laisse perplexe.
L'évolution
de la photographie semble être arrêtée en plein vol.
Instrumentalisée par les arts plastiques, elle se trouve arbitrairement
et absurdement écartée de l'art contemporain qui semble avoir décidé
de la replacer du côté du moyen et non de la fin, d'un art au service
d'un autre et non d'un art en soi.
Vous
avez dit pérenne, l'art photographique ?
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