print
L’APPROPRIATION DES RESEAUX PAR LES FEMMES PHOTOGRAPHES :
Cinq mille points lumineux qui s'allument et s'éteignent alternativement, en mouvement constant ; des bruits de la rue organisés en paysage sonore abstrait ; une représentation métaphorique de la ville la nuit. C'est la toile lumineuse conçue par le compositeur Michel Bertier et réalisée en collaboration avec la plasticienne Marlène Bourderon. Un regard croisé sur la réalité urbaine ; une rêverie aussi, dessinée et composée, qui emmène le spectateur à la découverte d'une ville à la fois réelle et imaginaire.
Installation qui sera exposée du 14 au 23 décembre et du 26 au 28 décembre à partir de 18h sur la péniche Le Vaisseau Fantôme, quai François Mauriac, au pied de la
BNF.
/
Rencontre avec Michel Bertier /
Michel Bertier, vous poursuivez depuis dix ans un travail sur la scénographie du son. Vous êtes également responsable de l'atelier de musique électronique de l'Université d'Evry.
A la base je suis bassiste. Pendant mes études je me suis intéressé aux musiques électroacoustiques, parce que ça m'ouvrait un champ extraordinaire vers le monde sonore, la recherche musicale et même la recherche scientifique. Mais l'aspect concert acousmatique m'ennuie. Je travaille sur le paysage sonore abstrait ou concret, je peux très bien utiliser les sons de la ville ou les sons de la nature mais aussi des sons de synthèse, le but étant d'arriver à une émotion. Mais surtout, je n'hésite pas à travailler sur l'aspect visuel des choses. Il m'a semblé à un moment donné intéressant de travailler en complémentarité avec des photographes, des graphistes, des danseurs, des éclairagistes. Je pense que c'est plus en cohérence avec la société où l'on vit. L'aspect visuel dans les rues est très important, on est mitraillé, littéralement mitraillé et quelque part nier cette réalité des yeux dans les concerts de musiques électroacoustiques me met mal à l'aise.
Vous cherchez donc des points communs avec les autres expressions artistiques.
Avant de commencer mes premières créations, j'ai travaillé longtemps au théâtre. Je suis un musicien de théâtre et de danse depuis déjà 18 ans. C'est mon métier. Au théâtre et en danse je fais ce qu'on appelle des bandes son, c'est-à-dire la conception sonore du spectacle comportant aussi bien l'illustration sonore par le choix de musiques pré-enregistrées, les bruitages, que la composition de musique électroacoustique quand il y en a. Je m'occupe également de la conception de la diffusion. Mais j'ai beaucoup appris de l'art visuel : ce que c'était un corps, une lumière, des décors. Maintenant, quand je crée un spectacle, je m'entoure toujours de gens qui ne sont pas toujours du milieu de la musique bien qu'il m'arrive parfois de travailler aussi avec des chanteurs, de faire une musique plutôt mixte.
Racontez-nous vos débuts en tant que créateur de spectacle.
J'ai commencé à créer un premier spectacle en 1995 qui s'appelait " Nord - Sud " et qui était une série d'aventures sonores. C'était dans le cadre du Festival d'Avignon, mais ce n'était pas du théâtre. C'était un environnement sonore et visuel. Je travaillais beaucoup avec des images, des diapositives que je préfère aux images vidéo et que je continue à apprécier même si ce sont des procédés qui ne sont plus à la mode.
Quelle est la genèse du projet de toile lumineuse, " Les lumières de la ville " ?
A la base j'avais un thème qui était " Les sons de la ville ". Un thème urbain. Cela faisait suite à une commande de la mairie d'Evry sur le thème de l'an 2000 qui s'appelait " Mémoires d'Avenir ". On a travaillé avec un photographe au départ. Puis je souhaitais travailler avec un éclairagiste, mais je ne trouvais pas celui qu'il me fallait. Alors, j'ai fait appel à une plasticienne, Marlène Bourderon, que je connaissais déjà depuis longtemps, parce que nous étions tous les deux chargés d'enseignement à l'Université d'Evry. Je lui ai dit que j'avais besoin d'un éclairagiste. Elle m'a dit : " Moi, je peux te faire ta lumière. Je ne connais rien en technique lumière, mais si tu veux, je peux te peindre la lumière". Mais comment tu vas faire ? Alors, elle est allée visiter toutes les boutiques d'éclairage de Paris, elle est allée regarder tout ce qu'il y avait comme éclairage et elle est revenue avec un paquet de guirlandes de Noël. Elle m'a dit : " Je vais te faire un paysage urbain évocateur de la ville la nuit. Une évocation libre. Je vais te peindre la lumière mais avec des petites ampoules. Je vais prendre une vraie toile (15/3 mètres) et je vais mettre les ampoules comme un peintre mettrait ses points de couleurs ". Du coup elle a peint les 5000 ampoules par rangs de 10. Elle a travaillé sur des graphismes extrêmement rigoureux et précis qui sont des diagonales, des horizontales, quelque chose d'assez formel. Au départ on a pris des ampoules de sapin de Noël, mais cela faisait trop Noël. Et puis, on a découvert ce qui est devenu très à la mode depuis environ un an, de toutes petites lumières qu'on appelle des lucioles. C'est très intéressant, puisqu'on peut les peindre, on peut leur donner la structure que l'on veut. Il y en a par exemple environ 1200 petites ampoules nuancées dans les rouges. La diagonale est ainsi évocatrice des grandes autoroutes qu'on peut voir la nuit ou d'un avion. Et on a demandé à une couturière de nous coudre tout ça sur une toile ; une professionnelle du tissu qui s'appelle Isabelle Trapet-Félix et qui a tout cousu à la main selon les directives, le canevas de Marlène Bourderon.
Il s'agit là de l'aspect visuel du projet qui est une évocation de la ville la nuit. Et le son ?
La musique : je suis parti de prises de son comme d'habitude. Mon concept sonore et musical (on a du mal à les dissocier, pour moi ce n'est que de la musique), c'est partir toujours d'une réalité qui parle aux gens, de quelque chose de concret ; partir des sons qui ne sont pas beaux en soi, des sons triviaux. Un bruit de voiture, un bruit de boulevard, ça n'a rien d'intéressant à l'oreille, ça n'a rien de musical, mais en partant de ce son-là on peut en faire une poésie. Mon but est de transformer ces sons ; de prendre une base concrète, de la ramener régulièrement de manière à ce que les gens se raccrochent toujours à une réalité familière et de repartir ensuite dans une poésie sonore très abstraite. C'est un travail toujours en expérimentation.
- " Les lumières de la ville " est un projet déjà achevé qui existe en deux versions : composition de sons concrets pour la version d'intérieur ou paysage sonore abstrait pour la version d'extérieur. Quels sont vos futurs projets ?
Pour donner une suite, j'ai le projet d'investir un parking et de travailler avec les autoradios des voitures. De proposer une promenade sonore à un public. De donner une magie à un lieu qui a priori est un lieu trivial, glauque. De distribuer des lampes à chaque spectateur, car c'est au sous-sol et de lui permettre une promenade à travers une magie des sons qui vont naître des autoradios des véhicules. On entendra des choses concrètes, des conversations, des bruits équivoques etc. Et tout cela doit se transformer peu à peu en concerto pour parking et 15 voitures. J'aimerais que chaque voiture ait une écriture particulière comme s'il y avait une voiture alto, une voiture en solo. J'aimerais aussi qu'à un moment donné le public s'assoie et écoute. Je travaillerai avec par exemple les phares, je mettrai des éclairagistes dans les voiture etc.. Mais pour tout ce travail je ferai appel à quelqu'un qui va faire une scénographie.
Et le financement ?
J'ai quand même un problème avec les institutions par rapport à tout ça. Je ne sais pas qui brancher. Les arts sont souvent classés par catégories et ceux qui s'aventurent dans des sentiers mixtes ne trouvent pas d'interlocuteurs ou sont rejetés. Ce qui est classé " nouvelles technologies " ou " nouvelle musique " ne me concerne guère car mes projets ne sont ni des déballages technologiques mettant en jeu laser et vidéo dernier cri, ni des compositions issues du " monde post-sériel ".
Vous poursuivez, donc, votre chemin de concepteur - réalisateur toujours en marge des normes. Mais n'avez-vous pas l'envie de revenir dans le métier de musicien, d'instrumentiste ?
Il y a un autre travail que j'ai repris récemment. Ça me manquait de ne plus jouer. Quand on fait un travail de compositeur, de studio, on est assis face à un écran. J'avais envie de recommencer à jouer devant un public. Donc, je me suis interrogé sur les possibilités de pouvoir façonner les sons, mais en direct cette fois-ci. J'ai beaucoup travaillé là-dessus l'année dernière et j'ai fait un premier concert dans un café, l'Olympic Café, en janvier dernier. Ce qui m'intéressait, c'était de reprendre un travail en direct et avec toutes les hésitations, le trac que peut avoir un instrumentiste traditionnel. Je joue alors de l'ordinateur en direct. J'appuie sur certains boutons et j'en tourne d'autres avec les mêmes erreurs et la même sensibilité j'espère qu'un interprète sur ses cordes ou ses clefs. Je peux donc me planter et cela me fait tout à fait plaisir de savoir que je peux me tromper. Parce qu'on ne se trompe pas lorsqu'on se contente d'une simple diffusion. Dans une des pièces que j'ai composée, je suis parti de sonneries de téléphones portables. J'en ai enregistré quelques unes qui sont des mélodies du répertoire classique essentiellement. Je les déclenche et ensuite je retravaille les parties mélodiques et sonores en les filtrant, les mélangeant, les mettant en boucle… Tout un ensemble de procédés issus des techniques électroacoustiques, mais en direct. Cela tient à la fois de quelque chose de très formel, parce que je sais qu'en poussant un bouton ça va filtrer, ralentir, accélérer, mais je ne peux que difficilement le conceptualiser avant. Donc, cela tient aussi de l'improvisation au même titre qu'un jazzman qui sait très bien la modalité dans laquelle il va travailler mais ne connaît pas a priori l'enchaînement mélodique des notes puisqu'il improvise. J'ai un peu le même propos. Je compte donc approfondir ce travail et bientôt je vais essayer de travailler avec d'autres instrumentistes.
Propos recueillis par
Dessislava Yougova
|

|