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Profil d’art :

Ulysse Ketseledis,

l’âme de la décoration théâtrale et festive

 

 

Quelque part dans le XIe arrondissement parisien, quartier favorable aux artistes ces temps-ci, se trouve l’atelier d’Ulysse Ketseledis. Ce peintre d’une quarantaine d’années, dont le nom méditerranéen évoque son pays la Grèce, vit et travaille à Paris depuis 1979. Déjà largement exposée, sa peinture personnelle se réduit mal à un court résumé. Peter Brook, metteur en scène célèbre avec qui il a beaucoup travaillé, dit de lui qu’il « ne se regarde pas dans la glace, mais toute sa peinture est un autoportrait ». Sa particularité ? Connaître l’envers du décor ! En dehors de son travail de recherche, qu’il poursuit au rythme d’une exposition tous les deux ans, il réalise depuis une quinzaine d’années des décors de théâtre et a conçu plus récemment la décoration de bars. @xé libre a voulu savoir ce qui se cachait derrière les décors posés sur la scène avant que ne se lève le rideau. Rencontre ...

De quelle manière avez-vous commencé à travailler dans le milieu de la décoration théâtrale ?

 Cela s’est fait par hasard. En Belgique, j’ai suivi une école assez réputée, l’Institut Van Der Kellen, où l’on apprend le sens des matières, des trompe l’œil, des techniques qu’on nous laisse développer. Je suis entré au théâtre par l’intermédiaire de Chloé Obolensky, la scénographe de Peter Brook, qui avait conçu le décor de la pièce - « Mahabharata ». C’était une carte de visite extraordinaire que de commencer avec ce grand metteur en scène. Elle avait entendu parler de moi, comme cela arrive la plupart du temps. Je suis parti avec eux à New York où nous avons travaillé ensemble. Je suis devenu en quelque sorte le peintre de la troupe. J’ai travaillé également pour le Théâtre des Amandiers de Nanterre, le Théâtre de Vidi à Lausanne. Ensuite, par  l’intermédiaire du comédien japonais Yoshi Oida, j’ai réalisé mon premier décor de bar rue de Lappe, le Bar des Ferrailleurs, pour un client privé. Après ce fut le tour du Café Charbon, de la Mercerie, de la Quincaillerie, de la Mère Lachaise.

Comment organisez-vous votre temps entre vos travaux personnels et la commande ?

 Ce sont deux choses très différentes que je ne voudrais surtout pas mélanger. Il me serait impossible de faire tout en même temps. Dans le travail personnel, le peintre est le maître de son œuvre et son seul interlocuteur. Alors que les commandes pour des lieux publics nécessitent de respecter des contraintes de sécurité, avec un cahier des charges précis, etc. Quand je peint pour moi, je ne fais que cela pendant trois mois, avant ou après tout travail de décoration.

Pouvez-vous donner une définition de votre rôle au théâtre ?

 Je m’occupe rarement de la conception, car cela requiert entre trois et six mois, et je ne peux me le permettre vis à vis de mes travaux personnels. Je n’assure donc que la partie réalisation, ce qui n’est déjà pas simple. Les étapes antérieures à mon intervention sont la conception, la maquette à plat et la maquette en volume. Lorsque le scénographe me présente une maquette à plat, il me fait part de sa volonté. A ce moment s’enchaînent mes questions ; s’il s’agit d’un mur en briques, doivent-elles avoir l’air neuves, anciennes, bouffées par le temps ... Ensuite, j’ai besoin de savoir si le décor va tourner, car il me faut envisager une matière qui résiste aux chocs, aux transports. Le décor se pense en fonction de tous ces paramètres. Une fois arrivé à la réalisation, on peut dire que le travail est pratiquement achevé. On est jamais content de soi bien entendu. Cela permet de progresser sur chaque chantier qui ne présente jamais des difficultés identiques au précédent. Le résultat vient peu à peu, et je m’arrête au moment où il est satisfaisant. Savoir s’arrêter est une chose très subtile, c’est sentir l’étape finale, savoir qu’aller plus loin serait une erreur.

Actuellement, comment trouvez-vous vos clients, vos commandes ? Est-ce par reconnaissance du milieu ?

Par le bouche à oreille. Nous ne sommes pas nombreux. Je travaille avec des institutions publiques ou privées indifféremment, mais rarement avec les théâtres nationaux qui possèdent leur propre équipe. Ils font appel à nous de façon très ponctuelle, suivant l’étendue de leur besoin. On se connaît entre nous ; la chef d’atelier des Amandiers sait de quelle manière nous travaillons. Bien entendu, il y a aussi des périodes de six ou huit mois pendant lesquelles je ne travaille pas. La dernière pièce sur laquelle j’avais travaillé à Nanterre, c’était « Karl Marx » de Jean Pierre Vincent il y deux ou trois ans. Ce n’est pas vraiment le théâtre qui me sollicite, mais plutôt un scénographe qui désire coopérer avec moi. Le théâtre est ainsi un intermédiaire.

Une fois que vous savez avec qui et où vous allez travaillez, de quelle manière se déroule votre tâche ? Travaillez-vous au sein du théâtre, dans votre atelier, à deux ou à cinq ? ...

Question complexe ... Je préférerais travailler dans mon atelier, mais je ne peux pas recevoir ici des toiles de dix mètres sur quinze. Par contre, le type de théâtre avec lequel je suis en relation jouit de très grands ateliers. En ce qui concerne le déroulement du travail, tout dépend de l’importance de la commande. S’il faut réaliser deux grandes toiles plus des murs, c’est l’ouvrage d’une équipe. Equipe qui doit être très bien coordonnée, où chacun connaît ses qualités et défauts. Choisir une équipe est une étape délicate, faite par le chef d’atelier ou par moi-même. L’entente doit être parfaite, sans rapport de concurrence. Nous sommes cinq ou six à nous retrouver réunis sur un même décor de temps à autre. La réalisation peut prendre de un mois à deux mois et demi suivant la complexité, le budget attribué, etc.

Côté technique, quel est le processus suivi pour l’élaboration d’un décor ? Les effets de matières recherchés vous amènent-ils à employer des produits très différents ?

On procède en amont à deux ou trois jours d’essais afin de mettre au point la technique qui sera utilisée. Il est très rare de commencer à peindre sans une minutieuse préparation. L’éventail des supports est très large ; toiles traditionnelles, bois, polystyrène. Les sculpteurs interviennent si le décor nécessite un relief important. On peut mélanger la colle blanche et le plâtre, le plâtre avec de l’acétate, du sable, parce qu’un décor est éphémère. Comme un peintre doit être polyvalent, il est capable de maîtriser la peinture à l’huile, l’acrylique, l’aquarelle. Les structures de décors sont généralement construites en bois ou en métal. Tout dépend de l’exigence du scénographe et du metteur en scène.

Quelle est la vie d’un décor après son utilisation ?

 Tout dépend du temps pendant lequel il tourne, des problèmes de stockage qu’il pose. En général, les décors sont détruits, brûlés, au cinéma comme au théâtre. Mais une institution comme l’Opéra de Paris exige une garantie décennale pour ses décors car elle possède de grands entrepôts au Nord de Paris pour les stocker et les réutiliser. De même, à 36 mètres de profondeur sous l’Opéra se trouvent des espaces où les décors peuvent être remisés.

La dimension  éphémère de votre travail vous procure t-elle une gêne particulière ?

Non, je n’y pense pas. Dès le départ, il est entendu que tous les corps de métier œuvrent pour un résultat précis, après quoi on passe à autre chose. C’est une équipe entière qui construit. Je prends beaucoup de plaisir à faire, j’ai le trac comme tout le monde, et je suis inquiet du fonctionnement visuel du décor avec l’éclairage. J’assiste à des répétitions, à une représentation alors que la pièce est déjà nourrie d’une première expérience. En revanche,  je ne suis absolument pas gêné par ce qui arrive une fois la pièce terminée.

Quel est, à votre avis, le degré de sensibilité du public à l’égard du décor ?

 Grand sujet de discussion ... Nous nous posons toujours la question. Je crois que le public ne sait pas bien ce que cache le montage d’une pièce. Il va voir un spectacle, aime ou n’aime pas, trouve ça nul ou génial, et juge d’un coup cinq ou six mois de travail, c’est à dire un labeur énorme. Même si au final, la pièce se révèle décevante.

En ce qui concerne la décoration des cafés que vous avez réalisé, quel a été votre parcours ?

Je considère que c’est un travail de metteur en scène et de scénographe. Les clients avaient des idées assez arrêtées, et un travail d’équipe s’est vite mis en place. Dans les lieux que j’ai réalisé, la décoration ne se voit pas, tout semble toujours avoir été là. Dans le cas du Café Charbon, la structure existait, et tout avait été peint en jaune vingt ou trente fois ! Il y avait donc un gros travail de décapage, et j’ai proposé de placer des toiles en hauteur, comme il devait y en avoir avant. Nous n’avons trouvé aucun document sur le café, mais c’est tant mieux en quelque sorte, car cela m’a permis de garder une part d’invention pour la patine des murs, des boiseries. La seule chose que l’on a pas touché, c’est le plafond nicotiné d’origine ! Je me suis inspiré du siècle dernier, le lieu datant de 1887, de l’atmosphère des peintures de Degas, Toulouse Lautrec, de l’esprit du café-concert. Les lustres ont été retournés à l’envers, coiffés d’abat-jour dessinés d’après des motifs retrouvés sur place lors du décapage. La tête de lion que j’ai sculpté vient de celles retrouvées en façades. J’aime travaillé avec les détails que je trouve sur le lieu dans lequel j’interviens. Nous avons réalisé, en compagnie de Dominique Bodin, la décoration du Charbon en près de deux mois.

Comment expliquez-vous ce goût pour ce qui est vieux, patiné, avec un mobilier de bric et de broc, des affiches déchirées aux murs, dans la plupart des cafés dits « branchés » ?

 Vous savez, lorsque le Café Charbon a ouvert en 1995, il était le seul. Dans la rue se trouvait le bar musical le Cithéa, et le restaurant La Favela a ouvert deux mois après. Ce café a crée un grand boom, qui a entraîné un effet d’imitation important. C’est presque la même idée que l’on avait appliquée auparavant au Bar des Ferrailleurs à Bastille, avec des éléments de décoration 19e siècle et un parti pris nouveau qui ont été très suivis par la suite. Il convient de sentir quelle clientèle est visée, ce qui est très complexe. Il ne faut pas faire uniquement ce qui plaît à soi, mais également ce qui est susceptible de plaire au public. Il faut aller vite parce que c’est de l’argent qui en est jeu, mais aller juste aussi. C’est ce qui m’intéresse.

                                                                                               Propos recueillis par Gunther Ludwig

(C) 1999 Christopher Nisperos

Café Charbon

La Serrurerie (Poitier)

La Mercerie (Paris)

La Serrurerie (Poitier)

Café Charbon

 

 

 

Théâtres et Bars où est intervenu 
Ulysse Ketseledis :

  • Théâtre Nanterre les Amandiers - 7 ave Pablo Picasso, 92022 Nanterre

  • Théâtre des Bouffes du Nord - 37bis bvd de la Chapelle, Paris 10e

  • Les Ferrailleurs - 18 rue de Lappe, Paris 11e

  • Objective Lune - 19 rue de la Roquette, 11e

  • La Mère Lachaise - 78 bvd de Ménilmontant, 20e

  • La Serrurerie - 28, rue des Grandes Ecoles 86000 Poitier

  • La Java - rue Marteray, Lausanne (Suisse)

  • L’épicerie rue Marteray, Lausanne (Suisse)

 

 

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