Dans « Les acteurs de bonne foi », dont la mise en scène est signée Jean-Pierre Vincent, tu partages l’affiche
avec de jeunes comédiens. Te sens-tu proche de la nouvelle génération ?
C’est un plaisir de jouer avec des jeunes comédiens. J’ai l’impression qu’ils sont beaucoup plus ouverts sur le monde qu’à
mon époque et qu’ils s’intéressent à autre chose que le microcosme théâtral. Ils écoutent leurs ainés. Ils se posent des
questions, essayent de capter la technique. IIs sont à la recherche de conseils. Quand j’étais jeune, la relation
intergénérationnelle me semblait moins facile qu’aujourd’hui.
Dans cette pièce, ton personnage, Madame Argante, est l’un des piliers comiques. J’ai l’impression que tu prends
plaisir à faire rire. As-tu justement une préférence pour les personnages comiques ou dramatiques ?
Je n’ai aucune préférence. Le fait de faire rire vient seulement sur scène, avec la rencontre du public. Moi, je n’ai
qu’une seule technique, c’est d’être sincère. Le texte y joue pour beaucoup. Il n’y a pas de comique sans drame. C’est le
cas pour "les acteurs de bonne foi" où la situation est finalement dramatique.
L’écriture de Marivaux était vraiment moderne pour l’époque. As-tu approché ton personnage comme une femme d’un
autre temps ou au contraire, as-tu essayé de lui donner une dimension contemporaine ?
L’écriture de Marivaux est facile d’accès. Ses sujets sont éternels. On joue avec ce qu’on est aujourd’hui. A part les
costumes, c’est soit qu’on met sur scène.
Pas trop difficile d’incarner un personnage qui est hostile au théâtre ?
Au contraire, c’est jouissif ! Un soir, un spectateur m’a dit « Comment vous pouvez dire autant de mal du théâtre ! »,
je lui ai répondu « Ce n’est qu’un rôle voyons ! ».
Improvises-tu sur scène, ou tout est réglé à la virgule près ?
Tout est réglé. Mais il y a des micro variations de ton. Seuls les comédiens qui sont tous les soirs sur scène peuvent
s’en rendre compte. Et puis les répétions sont faites pour trouver le bon ton et le stabiliser ensuite.
Cette tournée n’est pas trop épuisante ?
Je m’économise. Je n’ai plus vingt ans ! (rires) J’essaye de rentrer tôt le soir, de me reposer, et je fais attention à
ma voix… de ne pas aller dans des restaurants bruyants, où je suis obligée de parler fort…
Ta voix justement est vraiment atypique. Est-elle a ton avis un atout ou un handicap à ta carrière ?
Je n’en sais rien ! Certains l’aiment, d’autres non ! J’ai toujours eu la voix grave. Avec les années et la cigarette,
elle est devenue encore plus rauque. On m’en parle beaucoup, et ça m’agace ! C’est en tout cas mon instrument de travail,
et j’y fais attention…
Un article de presse dernièrement te qualifiait de « mama du théâtre Français », qu’en penses-tu ?
Je n’en pense pas grand chose ! C’est une des traces de ma pièce « Stabat mater ». C’est une coquetterie de journaliste.
On me compare souvent à Simone Signoret et ça m’agace aussi ! (rires)
Justement parle-nous de la pièce de théâtre « Stabat mater », où tu joues une prostituée qui oscille entre euphorie
et profond désespoir.
J’ai eu un coup de foudre pour ce texte de l’italien Antonio Tarantino, il y a une dizaine d’année. J’avais acheté cette
pièce par hasard et j’ai de suite voulu la jouer. Je me sentais proche de cette écriture. Beaucoup de metteurs en scène étaient
réfractaires à cette écriture. J’ai réussi à la jouer en province avec une jeune compagnie, il y a plus de sept ans. Ensuite,
je l’ai jouée à Avignon en off. C’était difficile parce que je maitrisais mal la communication, et on n’avait pas un
rond ! Le bouche à oreille a marché. On a fini par la jouer à Paris au Lucernaire. Le public a souvent réagi sur les répliques
crues. J’ai été soutenue par beaucoup de femmes dont Laure Adler. Et ce rôle, je ne veux pas l’abandonner.
Aujourd’hui, quel personnage aimerais-tu interpréter au théâtre ?
Je ne rêve plus de rien ! Tous les personnages que je souhaitais interpréter, je ne les ai jamais joué, à part le « Sabat
Mater » parce que j’ai provoqué les choses. Le comédien est assez impuissant face aux regards des metteurs en scène. Des
projections que l’on fait sur lui - le physique compte beaucoup… Maintenant, je prends les propositions comme un exercice
de vie !
Physiquement, tu te trouves comment ?
Je me déteste en photo. En toute franchise, je ne suis pas très satisfaite ! (rires)
As-tu une manie avant de monter sur scène ? Comme beaucoup de comédienne de théâtre, es-tu superstitieuse ?
Je suis ponctuelle, j’arrive même tôt au théâtre. Et je reste en coulisse tout le long du spectacle pour écouter les comédiens.
Avant de monter sur scène, j’ai besoin de me couper de la vie, j’ai besoin de silence…
Et quand tu n’es pas sur scène, tu fais quoi ?
Je lis beaucoup, je fais partie de comités de lecture. J’écris aussi. Je vais à des expos. Le comédien a besoin d’images
pour jouer. Je vais au cinéma. J’aime le cinéma anglais, des réalisateurs comme Ken Loach ou Stephen Frears. J’aime Michael
Haneke également. J’ai adoré « Le Prophète » de Jacques Audiard. J’aime les films où il y a une vraie écriture. En France,
beaucoup de films ne m’intéressent pas. Je n’aime pas leurs problématiques trop nombrilistes qui ne m’aident pas à décrypter
ma place dans le monde. Beaucoup de films français sont trop narcissiques.
Tu joues peu au cinéma, un regret ?
J’aimerais en faire plus. Ca me fascine, et j’ai encore beaucoup à apprendre dans ce domaine.
Tu aimes te voir dans les films dans lesquels tu joues ?
Non ! Quand je joue dans un film et que je vais le voir au cinéma, j’y vais toute seule, je me mets dans un coin et je
pleurs ! Je suis très critique sur mon jeu !
Enfin, dans le court-métrage « Les Matrones » auquel tu prêtes ta voix, ton personnage Viviane dit à un moment
« Je rentrais à la maison. Les retrouver, tous, mon mari et mes enfants. Cette cellule familiale que j’avais mis des années
à construire et que j’avais fini par détester », que cela t’inspires-tu ?
C’est un rôle encore une fois. Cela peut exister. Mon travail à moi a consisté à trouver cette sensation. J’ai essayé
d’éprouver la nécessité de cette parole. Quel était l’état de cette femme à ce moment là. Que cette parole devienne
nécessaire. J’ai cherché dans ma palette une sensation. J’ai utilisé mon expérience, mon vécu pour être le plus près d’une
certaine réalité…
Propos reccueillis par Steve Catieau
Parcours
Au théâtre :
« Tartuffe » de Molière, mise en scène Stéphane Braunschweig, Théâtre national de Strasbourg, Odéon-Théâtre de
l'Europe, Théâtre du Nord en 2008 (nommée au Molière de la comédienne dans un second rôle en 2009),
« Rosmersholm » et « Une maison de poupée » d'Henrik Ibsen, mise en scène Stéphane Braunschweig, Théâtre national de la
Colline en 2009,
« Stabat mater » d'Antonio Tarantino, mise en scène Éric-Gaston Lorvoire, Théâtre des Halles Festival d'Avignon off en
2009 et Théâtre Lucernaire en 2010
Au cinéma :
« Betty Fisher et autres histoires » de Claude Miller en 2001,
« Le frère du guerrier » de Pierre Jolivet en 2002,
« Le rôle de sa vie » de François Favrat en 2004,
« Plus tard tu comprendras » de Amos Gitaï en 2008.
Les prochaines dates pour « Les acteurs de bonne foi »,
Du 1er au 5 février 2011 : Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Les 8, 9 février 2011 : La Coursive, La Rochelle
Le 11 février 2011 : Le Grand R, La Roche-sur-Yon
Du 15 au 19 février 2011 : Le Théâtre du Gymnase, Marseille
Les 22 et 23 février 2011 : Scène nationale 61, Alençon
Le 25 février 2011 : Théâtre Anne de Bretagne, Vannes
Du 1er au 3 mars 2011 : La Manufacture de Nancy
Du 9 au 11 mars 2011 : La Maison de la culture de Bourges
Du 15 au 17 mars 2011 : Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines
Du 22 mars au 3 avril 2011 : Théâtre national de Bretagne, Rennes