|
Petit chef-d'œuvre visuel comme nous en voyons rarement. Romeo
Castellucci et sa compagnie Raffaello Sanzio sont les promoteurs d'un
théâtre exceptionnel et hors norme.
|
M. #10 Marseille
de Romeo Castellucci
Societas Raffaello Sanzio
musique Scott Gibbons,
Théâtre National de la Communauté Française,
Bruxelles |
 |
| |
|
|
Déferlante de
panneaux qui descendent et remontent dans une
composition picturale, la sonorité crisse de parasites
de transmission. La première image est marquante : sorte
de lance ou de barre néon blanc. Le rideau s'ouvre
latéralement et nous laisse devant un voile que notre
regard transperce par palette de couleurs. La
verticalité et l'horizontalité effritent la surface de
blancheur. La variation spectrale se débat par plans en
profondeur. Ode à la lumière dans l'accélération de
moteurs dynamiques, la cosmogonie de la matière vitalise
la transgression des espaces, qui, elles-mêmes,
pourchassent des irruptions combinatoires. La couleur
démultiplie les entrailles de la morphogenèse. Nous
sommes abasourdis par un débordement visuel et sonore.
L'action est lumière. Nul acteur sur scène, si ce n'est
ces compositions d'image abstraite et allégorique. Une
voix lyrique a cappella montera aussi des nimbes.
Véritable petit chef-d'œuvre d'un théâtre visionnaire
de machines pour présenter le phénomène de la création
ex nihilo, Castellucci et la Societas Raeffello Sanzio
sont le fer de lance d'un théâtre avant-coureur de
l'expérimentation hors norme. Dans la lignée d'Edward
Gordon Craig et d'un théâtre visuel, cette dernière
pièce est d'un fantastique révolutionnaire. Rothko, Van
Gogh et Cézanne se superposent dans un suprématisme
d'effervescence figurale. Peu d'artistes possèdent un
tel univers inclassable avec une telle force, que nous
ne pouvons rester stupéfaits par cette
“ génération
spontanée ” du spirituel. M # 10 Marseille est le
deuxième épisode de la Tragedia Endogonidia que cette
compagnie a lancé à travers toutes les villes d'Europe
de janvier 2002 à décembre 2004. Romeo Castellucci nous
en parle en ces termes : « Quand les rétines sont
couvertes de taches qui flottent sur un fond liquide,
après une longue exposition au soleil, c'est comme si
des images gravées dans la mémoire prenaient forme à
l'intérieur. M # 10 est le spectacle paradoxal de
l'invisible, du fondement négatif des phénomènes, mais
cette absence de personnes et cette présence
immatérielle de couleurs agissent comme des traces qui,
pénétrées par l'obturateur de l'histoire, impressionnent
le film de la mémoire… Devant ce spectacle de présences
démentes, plus anciennes que celles inconscientes,
végétales et animales, l'humanité est seule, c'est la
seule qui puisse connaître le manque de fondement.
Devant cette vision, formant un tout avec son
incompréhension, se lève un chant qui répond à la
question sur le principe de la vie. » (Programme du
spectacle au Kunstenfestivaldesarts). Castellucci est un
de ces artistes qui réfléchit le mieux de nos jours le
noyau théâtral de la tragédie pour puiser le filon de la
genèse mythique humaine. Plusieurs de ses précédentes
œuvres avaient déjà marquantes, citons notamment Genesi
(2000) au festival d'Avignon ainsi que Julio Caesare au
Théâtre de l'Odéon (2001) dans le cadre du Festival
d'Automne. Mais dans cette dernière prestation,
Castelluci a atteint à un sommet inégalable.
La Tragedia Endogonidia s'est articulé en onze
Episodes dans neuf villes Européennes (Cesena, Avignon,
Berlin, Bruxelles, Bergen, Paris, Rome, Strasbourg,
Londres et Marseille). A chaque étape, un sigle
spatio-temporel a inscrit le processus évolutif de ce
système ouvert de représentation. Les termes de ce
projet monumental renvoient pour endogonidia à
cette coexistence cellulaire de deux gonades par
laquelle une reproduction sans fin se réalise et pour tragedia à cette
dimension de fin pour le héros. Le nom du projet
pourrait ainsi se caractériser comme “ l'infinité de la
fin ”. Ce volet M # 10 Marseille en constitue un des
plus lyriques et les plus abstraits, et nous pourrions
ajouter, un des plus magnifiques. Le Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles ne pouvait imaginer
meilleure apothéose pour la clôture du festival comme
aussi pour la motion de confiance à certains artistes et
à la création scénique contemporaine que Frie Lyesen, sa
directrice, a su magistralement développer depuis 10 ans
dans le panorama des festivals souvent trop formaté.
|
Après avoir étudié la scénographie
et la peinture à Bologne, Romeo Castellucci a fondé, à l'âge
de 21 ans, la Societas Raeffello Sanzio, avec Claudia
Castellucci et Chiara Guidi. Depuis lors, il a réalisé toute
une série de productions où il est tour à tour auteur,
metteur en scène, scénographe, créateur de l'éclairage, de
sons et de costumes. Parmi ses créations, souvent rythmées
en cycle, citons la pièce autobiographique Santa Sofia-Teatro
Khmer (1986) ; le cycle consacré au Moyen-Orient, La discesa
di Inanna (1989), Gilgamesh (1990), Iside e Osiride (1990),
un cycle classique consacré à Shakespeare et à Eschyle ;
Genesi, From the museum of sleep (1999) ; Voyage au bout de
la Nuit (1999) ; Il Combattimento, sur des musiques de
Claudio Monteverdi et de Scot Gibbons (2000,
Kunstenfestivaldesarts). De 2001 à 2004, il a lancé le
monumental projet La Endogonidia Tragedia. Parallèlement, il
réalise des vidéos et divers essais ou ouvrages théoriques
sur le théâtre et la dramaturgie. Il expose aussi ces œuvres
plastiques. |
|
|
|
|