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EN QUOI LA DANSE A OU EST UN LANGAGE ORIGINAL ?

La chorégraphie est un art éphémère, son répertoire se transmet d'interprète en interprète et de génération en génération mais la forme évolue. Comment fixer la danse, une composition initiale et originale ? Quel en est l'intérêt et surtout quel langage convient le mieux ? Réflexion sur la communication de cette expression artistique corporelle…

L

a plupart des arts laissent une trace : la littérature sur des livres, la musique sur partitions, la peinture et les arts plastiques dans des créations durables…La danse, elle, est un art éphémère qui se vit avec l'interprétation du danseur. C'est bien le problème des arts vivants. Pourtant la danse a, au cours de son histoire, constitué un répertoire de ballets d'abord classique et puis de pièces chorégraphiques contemporaines. Comment cette transmission a-t-elle été réalisée ? Y a -t-il un langage approprié pour transmettre et mémoriser la danse ? Un langage pour l'écrire ? Un langage pour la décrire ? Le développement d'un apprentissage dépend en partie de l'efficacité de son système de notation. Comment celui de la danse se développe-t-il ? Pourquoi ne pas se satisfaire du langage verbal pour vivre cet art ? C'est que la danse transcende les mots, elle est un langage en elle-même.

I) Un langage pour écrire la danse

C'est principalement au XXe siècle qu'émergent des systèmes codés à valeur universelle pour écrire la danse. Ainsi se développent les notations modernes toujours utilisées aujourd'hui telles les systèmes de R.Laban et Benesh, qui sont sensés pouvoir enregistrer tout mouvement du corps quel qu'il soit, sans tenir compte des canons ou même des processus d'un langage chorégraphique établi.

Ces langages nécessitent d'avoir analysé le mouvement et pensé le corps. Noter la danse revient à la penser dans la matérialité même de son élaboration : la primauté gravitaire, le transfert de poids, la position des membres dans les différents plans (frontal, sagittal ou transversal), les directions…Des composants de la danse doivent impérativement apparaître de façon organisée : le temps doit correspondre avec la forme qui doit correspondre avec l'espace…

Mais ni les intentions, ni les images ne viennent orienter l'interprétation. La danse est réduite au geste, une analyse kinesthésique et anatomique qui peut en un sens être vu comme une robotisation du danseur. Cette lecture est donc très pratique d'un point de vue mémoriel mais c'est en même temps une mise à plat et un éloignement de la mémoire sensorielle. Ce qui était en premier lieu enregistré dans le corps passe alors sur papier ; la démarche est inversée. De la forme le danseur doit retrouver des sensations, la transmission n'est plus visuelle mais intellectualisé, c'est un langage automatisé. Les systèmes de notation de la danse peuvent donc servir le répertoire de cet art mais pas l'art en lui-même. Ce langage écrit n'est pas porteur de sensibilité. Et pourtant, une lecture de partition, qu'elle soit dansée ou musicale, peut devenir un support magique à partir du moment où l'entraînement et l'habitude du système facilitent l'interprétation. Un acteur lit un texte avec émoi ; un musicien suit des notes avec émotivité ; un danseur doit de même pouvoir trouver l'émotion à partir de figures codées.

Mais si l'on persévère à exercer ces codes comme une sorte d'alphabétisation du mouvement dansé c'est aussi parce que cela permet de défendre la notion d'œuvre en danse par la fixation objective d'une chorégraphie, une trace indélébile. En fait les systèmes de notation du mouvement les plus développés fonctionnent comme une base phonétique. En effet la phonétique a un alphabet plus large, plus décomposé et universel, applicable à toutes les langues. En danse si un mouvement est repris d'une manière légèrement différente, ce détail est capturé par le notateur. Ce vocabulaire dansé doit donc être le plus riche possible ; un système compréhensible de façon aussi universelle et doit donc être le produit de nombreuses expériences de mouvements et d'explorations corporelles.

Il reste cependant que le pédagogue qui transmet une danse à un élève, lui inspirera davantage de ressenti et d'imaginaire en lui montrant physiquement, corporellement le mouvement, car visualiser une danse est source de transposition sensorielle, la lire est source d'images formelles. Un professeur peut également donner des indications orales pour aider, corriger l'apprenti, mais ceci inclut une démarche subjective, un échange humain, qui diffère donc du support papier dont le regard est à sens unique. De plus, l'aspect technique peut être plus facile à exprimer par un langage écrit en danse classique puisque la nature des pas est déterminée et le vocabulaire spécifique, tandis qu'en danse contemporaine l'inventivité et la subjectivité des univers prime sur la forme et produit une grande diversité de vocabulaires gestuels. Il y a malgré tout de nombreux notateurs professionnels de nos jours, qui se déplacent dans le monde entier, soit seul, pour transmettre à une troupe ou une école une chorégraphie du répertoire écrit comme par exemples des pièces de Martha Graham ou de Merce Cunningham, soit en suivant une compagnie, et dans ce cas ils ont pour mission de noter la pièce en création ou représentation (Angelin Preljocaj en emploi beaucoup).

ITW Nathalia Naidich et Eliane Mirzabekiantz, (notatrices en écriture Benesh)

Liste chronologique des systèmes d'écriture du mouvement (qui ne sont pas utilisés de nos jours si ce n'est Laban et Benesh)

Mais au fond, aucun de ces systèmes, si efficace, si pertinent, si passionnant soit-il ne peut égaler en force d'expression, en intensité créative, la vision intérieure du danseur contemporain, lorsque délivré de la contrainte systémique, il laisse son inconscient et son corps révéler sur le papier les strates profondes d'un projet poétique. Écrire devient alors une tâche plus complexe.Le langage descriptif conviendrait-il mieux ?Quels champs lexicaux peut-on dans ce cas analyser au sein de la danse ? Quels mots mettre sur les gestes, sur les images ? Qu'est-il nécessaire de décrire, de préciser ?

II) Un langage pour décrire la danse

Comme dans plusieurs articles de magazines ou livres, des mots de description sont employés pour parler des exercices et des chorégraphies. Pourquoi ne pas les utiliser de façon organisée, précise, codifiée, comme un système de notation ? D'ordinaire les mots sont communs donc pourquoi inventer des systèmes complets de symboles spécifiques ?

Les professeurs de danse qui écrivent des notes pour eux-mêmes connaissent la frustration rencontrée en essayant de traduire le mouvement par des mots ainsi que la marge d'interprétation et d'incompréhension qui peut apparaître lorsque ces mots sont retranscrits en mouvements. Chaque mot, même s'il semble être technique et claire, peut signifier différentes façons de réaliser ce geste pour chaque personne. Ainsi un saut est un saut mais quel genre de saut, quelle va être le pied d'appui, le pied de réception, la hauteur du saut, la longueurs, la direction du saut…La marge d'interprétation est donc assez large. La description donc, si elle se voulait vraiment complète, serait un processus très long et le détail de chaque mouvement n'en finirait pas.

Décrire la danse, comme décrire tout art n'est pas une simple entreprise mais d'un autre côté elle est extrêmement riche et fructueuse. Elle pousse les personnes à s'engager par leurs mots, par leurs propos, à prendre part finalement à la finalité d'une œuvre artistique qui est de susciter des réactions, des engouements, des fascinations, des incompréhensions, des questionnement, face à des univers particuliers, originaux et uniques. Afin de ne pas se limiter à un langage graphique impersonnel il semblerait donc que la palette de vocabulaire que chacun possède, puisse constituer un moyen de communiquer la danse de façon plus colorée, plus sensationnelle, plus abordable, mais aussi plus floue…le flou artistique dirons-nous !

Ainsi emploie-t-on le plus possibles d'adjectifs allant de la couleurs au termes esthétiques, ou encore pour dépeindre un personnage et des caractères (grand, minutieux, vieux, jeunes, naïf, violent, frêle, joyeux, saoul…). On trouve également un grand nombre d'adverbes qui renseignent en général sur le temps, le rythme. Ces mots vont permettre de cerner les qualités de mouvements, autant pour l'interprète que pour son public. C'est une manière de " vivre l'art ", ou en tous cas un aspect plus vivant de celui-ci.

Certes il existe aussi un vocabulaire plus technique, employé entre professionnels ou connaisseurs, qui sont des éléments de description de la danse dans une décomposition du mouvement. On voit alors la suite des pas un à un (plié, dégagé, rond de jambe, pirouette, assemblé…) ou par petits groupes (pas de bourrée dessus dessous, pas de basque…). C'est encore une façon de lire les enchaînements mais cela fonctionne uniquement en classique Ainsi un professeur de danse classique peut donner un cours tout en restant assis sur un siège et être compris par sa classe grâce à ces termes ; il verra ses paroles prendre corps. En danse contemporaine les pas n'étant pas littéralement définis cette procédure est impossible. On devrait alors décrire chaque courbe, chaque torsion ou spirale, chaque appui, chaque transfert de poids, chaque énergie, et même cela ne suffirait pas car aucun automatisme ne fonctionne en contemporain, ce qui signifie que chaque qualité et intension est toujours à repréciser selon la volonté et la personnalité du chorégraphe ainsi que de son interprète. C'est ensuite une histoire de complicité, d'habitude et de connaissance mutuelle entre ces deux professionnels, qui va faciliter et accélérer leur compréhension, leurs attentes, leur adéquation derrière les mots échangés.

III) La danse transcende les mots, elle est un langage en elle-même.

La " danse moderne " renouant, par delà quatre siècles de " ballet classique et vingt siècles de mépris du corps par un christianisme perverti par le dualisme platonicien, avec ce que fut la danse, dans tous les peuples et tous les temps : l'expression, par des mouvements du corps organisés en séquences signifiantes, d'expériences qui transcendent le pouvoir des mots et du mime. Paul Klee disait ainsi que les arts de la danse ou la musique, la peinture ou la poésie, avaient pour tâche de " rendre visible l'invisible ". En cela réside la différence avec le mime, qui lui, comme le mot, se compose de mouvements représentatifs d'une réalité déjà existante ou de son concept. Le geste du mime est descriptif. Celui du danseur est " projectif " : il induit une expérience non conceptualisable, non réductible à la parole. Si nous pouvions dire cela nous n'aurions pas besoin de le danser…Il y a entre le mime et la danse la même différence qu'entre le concept, qui résume ce qui existe déjà, et le mythe, qui dépasse ce qui est pour suggérer un possible . La danse contemporaine en générale plus qu'en classique, ne raconte pas une histoire, elle n'est pas un doublon de la littérature. Elle est comme le mythe, un indicatif de transcendance. Elle apporte un élargissement et un enrichissement de l'expérience de la vie. Ou bien même dans un ballet narratif, romantique par exemple, l'acte blanc est un moyen de mettre en scène un monde fantastique, donc là encore il dépasse la réalité. Le danseur, par sa grâce, sa sensibilité, sa virtuosité, est créateur, magicien illusionniste ; son art lui est propre et intranscriptible, seulement évasif ou interpellateur.

Parfois certains chorégraphes contemporains cherchent à dénoncer une réalité, souvent un aspect violent, une vision de l'injustice, de l'égoïsme ou de l'égocentrisme de l'individu dans la société, de la profondeur de la solitude dans le monde actuel. Ainsi Jan Fabre, Jérôme Bel, Sasha Waltz, Sidi Larbi Sherkaoui et d'autres contemporains construisent des spectacles sur ces sujets d'une certaine réalité noire. Par là ils se veulent choquants, novateurs, voire révolutionnaires. Par la danse, le corps cesse d'être une chose pour devenir une question. Le langage de la danse est donc sensible à toute personne plus ou moins attentive à l'art, il est source d'émotions diverses et de questionnements, il aspire à des commentaires, des réactions orales ou écrites, mais aucun langage n'est apte à dire la vérité de cet art. La danse exprime entièrement. La retransmission est forcément une sélection, elle ajoute à la vérité interne que tout art exige, une vision subjective. Le langage de la danse est une sorte de poésie ; le poète est le poète du langage, le danseur est le poète du corps ; tous deux sont des poètes du réel.

CONCLUSION

« Nous ne pouvons plus nous limiter à une perspective exclusivement scientifique et intellectuelle, il nous faut au contraire tenir compte du point de vue du sentiment, c'est-à -dire de toutes les données effectives de l'âme. […] Là nous nous heurtons au problème du monde car l'âme exige une expression qui, tenant compte de son aspiration à l'universel, l'exprime tout entière. » (Psychologie de l'inconscient, Jung)

Les mots conviennent finalement pour parler du monde, la danse pour parler de l'âme en plus…

Caroline Savi

Bibliographie :

  • Dance Notation, the process of recording movement on paper; (Ann Hutchinson Guest)

  • Eléments du langage chorégraphique; (Jacqueline Robinson)

  • Outillage chorégraphique ; (Karin Waehner)

  • Psychologie de l'inconscient ; (Jung)

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