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    Photo by Claire Le Pichon
        

    La chorégrahe canadienne Noémie Lafrance nous parle de son dernier spectacle, Descent, qui a fait l'unanimité à New York .
    Rencontre chez Fabiane's, un café de Williamsburg.
     
     


    - Quel a été votre parcours, votre formation ?
    - Je suis venue à la danse par l'intermédiaire de la gymnastique. Adolescente, j'ai fait sport-études à Ottawa, Canada, où les troupes de danse européennes venaient déjà fréquemment en tournée. Après Ottawa, je suis arrivée à Montréal où j'ai participé à des ateliers chorégraphiques, puis à New York, pour étudier la danse dans la compagnie de Martha Graham.
    Mon idée de départ a toujours été de devenir chorégraphe, et pas nécessairement danseuse. Toutefois, je n'ai jamais cessé de pratiquer la danse.
    La technique Graham m'intéressait car j'étais à la recherche d'un mouvement plus profond dans le langage à la fois physique et dramatique. Cependant, je ne pense pas que mon style, aujourd'hui, puisse être qualifié de " style Graham ", ou du moins, pas dans le sens classique, académique que revêt cette expression aujourd'hui.

    - Revendiquez-vous des influences artistiques ?
    -
    Tout type de " performance art" m'intéresse, et pas exclusivement dans le domaine chorégraphique. Des artistes comme James Turrel, qui impliquent l'environnement, la lumière, l'architecture dans leurs installations, des gens comme Robert Wilson, dans le domaine plus exclusif du théâtre, encore que son style " design " soit assez éloigné du mien, plus romantique et plus féminin, m'inspirent.
    Bien sûr, j'admire Pina Bausch pour son humour et son intégrité artistique, elle reste pour moi l'une des meilleures chorégraphes. " She's a director " au sens où elle sait diriger sa compagnie, mettre en scène les danseurs et trouver ce qui touche vraiment les spectateurs.
    Au niveau de la danse pure, j'apprécie William Forsyth et l'espagnol Nacho Duhato, plus classique, mais très fluide, qualité à laquelle je suis très sensible.
    Quand j'étais plus jeune et que l'étudiais la danse j'avais déjà des influences européennes. 

    - D'où vous est venue l'idée de votre spectacle, Descent ? et plus précisément, aviez-vous déjà ce spectacle en tête et cherchiez-vous un espace idéal ? 
    - Non, le point de départ a été la découverte de l'escalier du NYC Court building Clock Tower qui compte douze étages. Quand j'ai aperçu l'endroit, j'ai tout de suite vu une danseuse à chaque étage. L'idée d'origine était même de mettre en scène vingt-quatre danseuses, une par pallier. Au départ, la chose me paraissait simple à monter, il suffisait d'appeler des amies danseuses et d'improviser une chorégraphie. Mais en réalité, le projet demandait bien plus de travail et d'investissement (éclairage, costumes, musique, répétitions, assurance).
    La première version de Descent, montée en 2001, ne comprenait que quatre représentations de vingt minutes chacune. Les quatre soirées furent un succès.
    La nature du lieu a posé problème lors des répétitions : il était difficile de communiquer d'un étage à l'autre, et monter et descendre ces escaliers sans cesse était pénible autant pour les danseuses que pour la chorégraphe.
    Ce qui m'intéressait avant tout, c'était de travailler dans l'espace, je ne cherchais pas forcément un escalier. J'étais à l'affût d'un espace différent de l'espace scénique. 
    D'autre part, l'idée d'une interaction avec le spectateur me tentait beaucoup : comment faire évoluer celui-ci dans l'espace ? Je rompais volontairement ici avec cette idée traditionnelle qui fait de la danse un art statique aux yeux du spectateur. Je suis allée chercher le spectateur pour créer chez lui cette sensation de vertige, cette sensation d'élan, cette sensation de chute. Mon désir était d'impliquer physiquement le spectateur dans le mouvement, dans un espace qui ne soit pas distinct de celui de la scène.
    Avant Descent, j'avais déjà créé des spectacles, mais de nature moins complexe et avec plus d'improvisations. Au fil des répétitions, ma vision s'est éclaircie et affinée : je savais que mon spectacle parlerait des femmes. Le reste est venu de la rampe d'escalier.

    - Comment avez-vous découvert cet escalier ?
    - PS 1 possède des studios au 13ème étage du building qui servent de résidences à des artistes internationaux. Le hasard a voulu que je rende visite à une amie en résidence et que j'emprunte cet escalier. 

    -  Est-ce que la genèse de ce spectacle est liée à New York ?
    - Assurément, New York est une ville où il est facile de monter des spectacles. Les opportunités sont fréquentes et le public attend naturellement des événements " unusual ", qui sortent de l'ordinaire. Cet escalier est lié à l'histoire et à l'architecture de New York. Monter Descent à Rome ou à Paris revêtirait une tout autre dimension car tout est toujours intimement imbriqué.

    - Pourquoi votre compagnie Sens Production est-elle basée à Williamsburg, New York City ?
    - C'est là que je me suis établie il y a 10 ans. Dès mon arrivée à Manhattan, j'ai été attirée par les grands espaces de Brooklyn; j'ai d'ailleurs pu y établir mon propre studio et ma compagnie. Je suis la fondatrice et directrice artistique de Sens Production. J'ai fondé cette compagnie pour également donner la possibilité à d'autres artistes de monter des spectacles hors de l'espace scénique. Ce déplacement étant motivé par un lien intrinsèque entre le spectacle et l'environnement urbain. Quelle est la nature de ce lien sur le plan esthétique symbolique et même spirituel ? Comment l'espace contribue-t-il à l'œuvre d'art ? Telles sont les questions qui me préoccupent. Il est capital que l'œuvre soit présentée dans un espace réel. Pour le moment, Sens Production travaille uniquement sur mes spectacles, mais dans un avenir proche, nous serons à même de parrainer et d'aider d'autres artistes à réaliser leurs projets.

    - Quelle est votre façon de travailler avec les danseuses ?
    - Auparavant, je travaillais surtout à partir d'improvisations. Je laisse désormais moins de place à l'improvisation ; je crée et compose le mouvement en collaboration avec les danseuses. Il m'arrive de filmer leurs improvisations et de travailler à partir de cette matière. L'utilisation de la vidéo offre des résultats inégaux : elle présente l'avantage de ne pas avoir à interrompre sans cesse le travail des danseuses et de fixer leur mouvement. Je parviens mieux à sculpter le corps de certaines danseuses avec lesquelles je collabore depuis un certain temps : elles connaissent mieux mes attentes en matière de mouvement, connaissent ma gestuelle et peuvent ainsi s'approprier mon langage chorégraphique. 

    - Pourquoi un univers exclusivement féminin ?
    - Descent est une pièce sur les femmes, et plus précisément une pièce sur l'intimité de la femme, au sein du couple. Ce que perçoit le spectateur, c'est le moment où l'homme est absent dans la vie de la femme. Ce qu'il partage, ce sont ces gestes, ces activités, ces attitudes, tous ces petits rituels, auxquels se livre la femme lorsque son compagnon est absent. Tout ce qui n'est pas donné de voir à ce dernier, tout ce qui demeure mystérieux à ses yeux. Même absent, cependant, la séduction persiste, le couple continue à communier : c'est pour l'homme que la femme se fait belle.

    - De cet univers féminin semble ressortir deux types de femmes : la femme-enfant et la femme fatale. Qu'en pensez-vous ?
    - Plutôt que de dualité, je préférerais parler de multiplicité. Certes, par le choix du physique de mes danseuses, cette dualité s'observe peut-être, mais, par le rôle qu'elles interprètent, il me semble que le terme de multiplicité est plus approprié.
    - Par exemple, la présence d'une aviatrice dans le spectacle reflète cette idée de femme multiple, aventurière, plus âgée, quelque part plus masculine, plus forte, plus confiante. La femme en noir quant à elle évoque autant la séduction que la vanité - d'ailleurs, j'ai ajouté, dans les dernières représentations de Descent, l'accessoire du miroir afin d'insister sur cette idée. La femme en blanc, c'est la pureté et la beauté, mon univers féminin est fait de fraîcheur et d'innocence La scène du bain est un moment d'intimité partagé, sensuel. 
    - La maternité est aussi présente dans un tableau digne d'une scène d'un film de Fellini, où des mamas italiennes étendent du linge et papotent joyeusement. 
    - Enfin la sexualité est symboliquement représentée lors d'une danse langoureuse et évocatrice avec un poisson et par la présence de la femme en rouge, plus animale.

    - Y-a-il un lien narratif entre les divers tableaux de Descent ?
    - La nature de l'espace et la dynamique du spectacle imposent un lien narratif, qui m'intéresse et que j'ai l'intention de développer dans mon prochain spectacle (Noir*), mais chaque tableau est indépendant, a sa propre unité, délivre son message.
    - Plus la descente progresse, plus le spectacle évolue du romantique au viscéral. Une descente à l'intérieur de l'être, en quelque sorte. Cette descente est aussi suggérée par divers éléments, le seau d'eau transformant la cage d'escalier en puits sans fond.
    - A la fin, les danseuses finissent même par se liquéfier, se laissant glisser, allongées, sur les dernières marches de l'escalier, telle de l'eau ruisselante.

    - Dans Descent, votre univers est à la fois féerique, poétique et angoissant. Est-ce votre intention ?
    - Angoissant, réellement ? J'ai remarqué que ce sont plutôt les hommes qui ressentent ce sentiment d'angoisse et de malaise car ils pénètrent dans un univers qu'ils n'ont pas l'habitude de côtoyer. L'espace de l'escalier est très évocateur : c'est autant le lieu du crime qu'un endroit à visibilité réduite. C'est l'espace privilégié d'un film noir. Ma volonté était de plonger le spectateur dès le début dans une intrigue en marche, qu'il en devienne partie intégrante. Cette atmosphère angoissante est renforcée par la musique, les chuchotements, ainsi que par une danseuse affolée, comme réveillée d'un mauvais rêve, qui fait voler son oreiller en plumes. Ce moment d'intimité et de solitude féminine peut être ressenti à juste titre comme angoissant.

    - L'une des originalités de Descent est de rompre délibérément avec la tradition du spectateur passif confortablement installé dans son fauteuil. Quelle est la place que vous accordez au spectateur dans votre spectacle ?
    - Avant toute chose, je souhaite faire découvrir au spectateur cet escalier, endroit unique à mes yeux, puis ma façon de l'exploiter. Je lui fais partager la vision que j'ai eu la première fois lorsque j'ai emprunté ces marches. Je souhaite qu'il occupe l'espace du spectacle, qu'il traverse physiquement les lieus aperçus du haut de l'escalier, et qu'il expérimente le phénomène de la mémoire sensible. 

    - Êtes-vous consciente que Descent n'est pas très confortable pour le spectateur ? L'espace est étroit, la rampe basse, les spectateurs nombreux doivent sans cesse tourner la tête dans tous les sens et peuvent être pris de vertige.
    - Cette approche physique du rôle du spectateur est délibérée. L'idée que j'ai toujours en tête étant de parvenir à faire danser le spectateur. J'y travaille. Je souhaiterais attribuer au spectateur un rôle plus important et plus actif dans mes prochains spectacles ; pourquoi d'ailleurs ne pas le costumer ou le faire participer par moments à la chorégraphie ? 

    - Pourquoi avez-vous apporté des modifications au fil des versions de Descent (nous en sommes à la 3ème version) ?
    - J'ai rallongé la durée du spectacle car au fil des représentations de nouvelles idées se sont imposées à moi ou j'ai pu en approfondir d'autres. Certaines scènes à mes yeux n'étaient pas assez abouties, il fallait les compléter. Je voulais également donner sa pleine mesure à la musique qui elle n'a pas changé depuis sa création. Je pense y être parvenue dans cette dernière version du spectacle. C'est un immense avantage pour un artiste de pouvoir travailler et affiner sa pièce au fil du temps. Je suis satisfaite de cette version définitive.

    - Plus généralement, pourquoi avez-vous choisi le médium de la danse ? Avez-vous un message à délivrer ?
    - La danse me paraît plus naturelle que le théâtre que j'ai également pratiqué. Ce qui m'intéresse dans la danse, c'est son côté abstrait et narratif. Créer un mouvement et à partir de celui-ci raconter une histoire que le public comprend. J'aime l'idée d'un langage non verbal qui ne soit ni mime, ni pantomime. Dans un milieu urbain, l'architecture est très importante, d'autant plus que nous avons une réaction physique à l'espace. 

    - Vous créez non seulement la chorégraphie, la musique mais également les costumes (robes tabliers, très fraîches, robes rouges à volants, très sensuelles…). Pourquoi ?
    - J'ai toujours fait des costumes, j'aime en créer. J'ai fait les costumes de tous mes spectacles et j'en ai également créér pour d'autres. Cela fait partie d'une étude et d'une meilleure compréhension du corps du danseur. Le costume est primordial pour moi car c'est celui qui relie tous les éléments de la pièce. Sans de bons costumes, un spectacle, quelle que soit sa qualité, perd de sa magie et de son pouvoir évocateur. Le costume doit permettre le rêve. 

    - Pouvez-vous nous parler de votre prochain spectacle, Noir, qui sera monté à l'occasion de la Biennale du Withney Museum en avril 2004, à laquelle vous êtes invitée ?
    - Mon prochain spectacle qui s'intitule Noir s'inscrit dans une continuité. Je change cependant de perspective, je passe cette fois-ci du vertical à l'horizontal (Noir a pour espace un parking). Je conserve l'idée de reflet, d'espace clos et de visibilité réduite. Le spectateur prend place dans une voiture et observe un couple qui se produit devant lui. C'est un spectacle tridimensionnel, chacun selon sa position, le perçoit différemment. C'est une pièce sur le suspens. Noir est un défi : comment créer une histoire abstraite en travaillant sur la sensation du suspense? L'influence est assurément celle des films noirs. Cette fois-ci, l'homme est présent dans cet univers de film policier. Le spectateur aura l'impression de regarder un film et d'être en même temps acteur du film. L'exploitation du noir et blanc renforce cet univers de suspense. La frontière entre fiction et réalité s'estompe. Pour l'heure, je suis encore à la recherche d'un lieu. Le spectacle aura lieu en mai 2004. D'ailleurs, il me manque des voitures, avis aux lecteurs ! 

    Entretien réalisé par Stéphanie Tobbal et Christophe Koné
    New-York
     

     

    Du 9 juillet au 2 août 2003 - Festival d'Avignon Off -
    au Théâtre Le Funambule tous les jours à 16 h 10
    Réservations pendant le festival : 04 90 14 69 29
    Réservations avant le festival : lalouvebleue@ifrance.com

     

      Contacts :
    Sens Production, 140 Metropolitan Avenue, Brooklyn, New York 11211, USA. Tél. : 718. 302. 50. 24. 
    Mél :
    info@sensproduction.org
    Site : www.sensproduction.org

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