Pourquoi avez-vous désiré apprendre la notation Benesh ?
Nathalia Naidich : Je dansais dans une compagnie à Buenos Aires et le
directeur était au courant de la formation et désireux que quelqu'un apprenne la
notation. Sachant que j'avais vécu à l'étranger, il m'en parla et c'est ainsi
que je suis allée passer l'audition à Paris au Conservatoire pour suivre la
formation de notateur Benesh. J'avais alors 23ans et l'enseignement se faisait
et se fait encore sur 4 ans. C'est donc par curiosité et par espoir en l'avenir
d'un tel système que je me suis lancée dans l'aventure, sans avoir peur du tems,
car comme tout langage, l'assimilation ne se fait pas en deux jours.
Eliane Mirzabekiantz : D'origine arménienne j'ai fait une carrière de danse
classique et néo-classique, et arrivée un moment dans une compagnie qui ne me
plaisait plus vraiment, le maître de ballet m'a conseillé d'arrêter la danse
pour apprendre la notation Benesh. Il me disait : tu te mettras ensuite avec
un chorégraphe en compagnie et tu travailleras à ses côtés pour noter ses
chorégraphies. , et maintenant que je fais ce métier depuis une quinzaine
d'années je ne pense pas avoir jamais arrêter la danse. Au contraire cela m'a
ouvert des portes que je n'aurais pas put ouvrir en tant que danseuse. A la
suite d'un an d'enseignement à Londres j'ai été dirigée vers Robert North, un
chorégraphe classique, contemporain, jazz. En tant qu'assistante j'ai remonté
ses ballets, bénéficiant ainsi de tout ce que le chorégraphe disait aux
danseurs. Une réelle complicité se crée lorsqu'on travail en relation directe
avec le chorégraphe. Il s'agit de rentrer dans son univers, ce qui est moins
évident pour un notateur qui remonte des pièces de façon autonome. Dans ce cas
un travail de documentation sur le chorégraphe précède systématiquement la
lecture de la partition.
Nathalia : La première fois que j'ai dû remonter une pièce de Bagouet je ne
connaissait rien sur lui, j'ai fait des recherches, une danseuse des Carnets
Bagouet est venue voir le travail et depuis, non seulement je suis restée en
contact avec elle, mais plusieurs demandes m'ont ensuite été faites pour la
compagnie. Un rapport de confiance s'installe, la place du notateur est en fait
privilégiée car comme les danseurs il va devoir s'imprégner de la technique du
chorégraphe et arriver à bien la faire passer dans son corps et sur ses papiers
pour pouvoir ensuite la transmettre. Le notateur, en général danseur notateur,
est donc tout aussi interprète que les membres de la compagnie et de même il
doit être capable de s'adapter aussi bien à du Preljocaj qu'à du Bagouet ou
autres.
Il faut donc nécessairement être danseur pour être un notateur à même de
transmettre une chorégraphie ?
Nathalia : Il faut au moins avoir une maîtrise du mouvement du corps
car il est impossible de transmettre si on ne comprend pas un mouvement dans son
propre corps et sentir ce qui est important dans un geste ou dans un chemin
entre deux positions. Une fois qu'on ressent ce qui est essentiel il s'agit de
trouver les mots pour expliquer ce qu'il faut faire passer.
Eliane : Un maître de ballet peut parfois transmettre un enchaînement alors
qu'il ne danse plus ; c'est l'énergie de corps qui est la source principale pour
une juste transmission et interprétation, c'est-à-dire savoir ce qui est
important dans le corps pour chaque personnalité de chorégraphe (si ce sont les
lignes, les cambrés, les levés de jambes ou les spirales…). Ensuite lorsque Nathalia par exemple transmet une pièce après l'avoir déchiffrée et intégrée,
c'est physiquement qu'elle apprend la danse aux interprètes, elle ne porte pas
d'étiquette avec écrit notateur sur son front. C'est tout un travail
préparatoire qu'elle a fait : aller du papier dans le corps.
Et selon vous quel langage colle le mieux avec la danse ?
Eliane : Il y a tellement de façon de communiquer la danse ! Je suis
notatrice mais pédagogue également et je me rends compte qu'il existe plusieurs
moyens de décrire la danse. Les mots complètent les dessins codés. Et il n'y a
qu'à voir les différents systèmes de notations existants, les langages sont
totalement différents et se complètent dans leurs analyses. Il faut se servir de
la capacité d'utiliser le langage f
rançais pour traduire un autre langage qui est celui de la danse et créer une
grammaire qui lui est propre. On ne va pas chercher à faire du mot à mot mais à
exprimer ce que le chorégraphe a voulu faire ressortir, à rentrer dans son
univers et par conséquent on suscite notre imaginaire. De plus les images ou
indications du chorégraphe peuvent apparaîtrent sur la partition. S'il pense par
exemple à un envol d'oiseau pour un saut cela peut être écrit en toutes lettres
sur le document. Ainsi dans Hélicoptère d'Angelin Preljocaj la partition est
pleine d'indications de ce genre.
Pourquoi ne pas filmer ?
Eliane : Le problème est qu'avec le support vidéo on film une interprétation
d'un danseur mais on ne montre pas la chorégraphie initiale du créateur. C'est
la captation, le témoignage d'un spectacle à telle date, fait par telle
personne. La notation traduit la parole du chorégraphe et elle tient compte du
danseur en même temps. La partition reflète, témoigne, de toute la procédure de
la transmission du chorégraphe au danseur. Écrire ramène à la source des choses.
Le regard sur la vidéo est complémentaire, elle prend en compte toute la
subjectivité du danseur à un moment précis, on ne sait pas s'il se sentait bien
sur la représentation, on ne sait parfois pas s'il s'agissait d'une répétition
générale ou d'une fin de tournée …tous ces paramètres entrent en ligne de
compte.
Pensez vous que la notation du mouvement devrait être un enseignement rendu
obligatoire à certains stades pondérés du développement du danseur ? N'est-ce
pas l'avenir ?
Eliane : (regardant sa main évaluer la taille d'un enfant lui arrivant à hauteur
des hanches…) Depuis le plus jeune âge, dès que possible il faudrait enseigner
ce savoir aux jeunes élèves danseurs. C'est comme pour apprendre une langue,
tout le monde sait que le plus tôt est le mieux et surtout le plus rapide et
efficace. Cela pourrait même faire parti du diplôme pédagogique des professeurs
de danse, je veux dire par là qu'un minimum de notions serait obligatoire. En ce
sens une progression dans l'élargissement du nombre d'apprentis notateurs est
envisageable et souhaitable, mais cela nécessite de médiatiser la formation, de
la faire connaître davantage et d'en montrer un enseignement progressif et
attractif pour toutes les portes qu'elle ouvre.
Vous le conseilleriez donc pour la reconversion des danseurs, qui est une grande
questions depuis longtemps concernant cette profession artistique de courte
durée en général ?
Eliane : Effectivement la notation est une excellente alternative
professionnelle à la carrière du danseur car elle a besoin de l'expérience
corporelle du danseur pour comprendre le mouvement et de plus cela permet au
danseur de rester dans le milieu qu'il connaît et qu'il aime.
Nathalia : Savoir écrire la danse est un très bon moyen de voyager, parfois plus
facilement qu'en tant que danseur d'une compagnie où on ne fait que quelques
tournées ; là on est sollicité et bien venu partout, c'est vraiment réjouissant.
Moi qui suis encore jeune j'en profite un maximum et je danse toujours pour
transmettre les pièces que je note ou les partitions que je déchiffre. Donc je
confirme qu'il y a réellement un avenir intéressant dans ce domaine.
Et cette formation a-t-elle changé votre regard sur la danse ainsi que sur
votre façon de composer ou d'interpréter ?
Nathalia : Complètement. Ça n'a absolument plus rien à voir, surtout au
niveau de la précision car la notation donne une autre conscience du corps et du
mouvement. Quand je lis une partition je vois ce que fait chaque partie du
corps, comment le mouvement est constitué, donc il y a une conscience très forte
et complète qui se développe et que je n'avais pas quand j'étais danseuse.
Arrive-t-on à garder une liberté d'improvisation avec cet état de conscience
extrême, sans bloquer la spontanéité du geste ?
Nathalia : C'est un travail différent pour moi car je suis dans la
transmission et non dans l'improvisation mais au niveau de la liberté je la
trouve au fil d'une démarche par étapes, c'est-à-dire que je lis d'abord,
j'intègre et enfin je m'en affranchie en quelque sorte pour retrouver la liberté
dans le mouvement tout en gardant sa justesse initiale.
Eliane : Je pense que la spontanéité passe par la conscience du mouvement.
C'est comme avoir conscience de ce que l'on dit dans un discours, c'est peut
être plus mesuré mais aussi plus pertinent. Réfléchir beaucoup à l'avance à ce
que l'on va dire permet ensuite d'oublier les mots au moment de prendre la
parole. Moi j'ai appris la notation par correspondance alors que j'étais encore
danseuse et je me suis rendu compte que je pensais faire certaine choses dans
mon corps, dans mon imaginaire je croyais réaliser certaines postures, alors que
finalement en les lisant sur la partition je voyais que je n'allais pas au bout.
C'est de voir un signe sur papier qui m'a fait prendre conscience de vraiment
courber le dos par exemple, et petit à petit on trouve les chemins entre les
signes et on les encre dans la mémoire corporelle.
Nathalia : Depuis que j'ai commencé la notation j'ai travaillé avec tellement
de chorégraphes différents que ça a ressourcé mon imaginaire, donc ça a élargi
mon vocabulaire dans l'improvisation alors qu'avant mon imaginaire était
beaucoup plus limité. Je me suis enrichie des différents univers de chorégraphes
comme si j'avais dansé dans de nombreuses compagnies, carrière rêvée du danseur
en fait (rire)…Et puis comme lorsque je transmet une pièce je dois être en
quelque sorte la représentante de tel ou tel chorégraphe je ne suis pas investie
de la même technique quand je danse Alshton ou Bagouet.
Finalement peut-on parler de l'art du notateur ?
Eliane : Ce matin encore je donnais par exemple à mes élèves une partition
d'Alvin Ailey et je leur demandais ce qu'ils ressentaient en la lisant…travail
intéressant au niveau de l'interprétation à partir d'un papier. Une étudiante a
trouvé qu'il en ressortait beaucoup de minutie . Le notateur transmet dans
son écriture un aspect de la danse qu'il a aimé. En ce sens il est un interprète
comme le danseur qui va regarder l'exemple de son chorégraphe et se l'approprier
selon ce qu'il en aura perçu. L'art du notateur peut donc être vu sous cet
angle. Ensuite on peut faire des études comparatives des notations d'un même
ballet car il y a forcément des variantes intéressantes pour voir où va la
modernité de ces chorégraphies.
Nathalia : C'est assez proche du travail du chef d'orchestre en musique, il
fait inévitablement passer sa sensibilité dans ses gestes qui vont diriger
l'interprétation des musiciens. Comme le notateur il transmet la lecture d'une
partition à un groupe homogène ; mais la différence est que chaque musicien sait
lire une partition, ce qui n'est pas le cas du danseur malheureusement.
Qu'est-ce qui différencie principalement la notation Benesh de la notation
Laban et pourquoi l'avez-vous choisi ?
Eliane : Le système Benesh cherche à suivre le mouvement, sans analyse
kinesthésique. Je me sens plus proche de la danse mais c'est une impression très
personnelle. C'est une syntaxe et une grammaire qui me parle plus que le coté
géométrique, avec les figures en rectangles ou triangles de Laban. J'aime l'art,
la littérature en fait partie, donc je vois le système Benesh comme une
littérature de la danse qui me touche plus que l'aspect analytique et
scientifique de Laban. Mais encore une fois c'est très subjectif.
Nathalia : Lorsque j'ouvre une partition Benesh je trouve le graphisme très
beau la disposition des portées de cinq lignes comme en musique, l'écriture
linéaire et non verticale comme la notation Laban. Je suis tombée amoureuse du
carnet Benesh. Et certaines autres écritures sont très belles aussi mais elles
ne sont pas utilisées ni enseignées ; seules celles de Benesh et de Laban le
sont. J'aime également la simplicité de cet outil, c'est une façon de décrire le
mouvement que dans la notation Laban. Par exemple sur la partition au lieu de
dire comme en Laban qu'il y a une rotation des bras et coudes vers le haut, on
dira en Benesh que les coudes montent…Mais la grande force réside malgré tout
dans la complétude des deux systèmes, ce sont deux vocabulaires qui enrichissent
l'histoire des ballets et le répertoire de cet art.
Enfin quel reproche pourriez-vous faire au système de notation Benesh ?
Nathalia : C'est moins par rapport au système qu'à la façon de l'utiliser car
quand j'ai commencé la formation je voyais beaucoup de réticences, de craintes
dans la confiance de la transmission, une peur de la, l'appréhension de
l'incompétence…Je suis allée en Argentine, personne n'avait déjà travaillé avec
des partitions et mes supérieurs ont bien insisté sur le fait que je ne devais
vraiment pas laisser de partition là bas. Aujourd'hui je pense que grâce au
développement de l'enseignement la communication est plus libre.
Eliane : L'institut Benesh a un esprit plus centralisateur , plus protecteur,
plus conservateur mais avec de plus en plus d'ouverture, tout en faisant
attention à ne pas s'éloigner de la chorégraphie notée, codée.
Caroline Savi