Hier soir, j’ai vu une compétition de masturbation.
J’ai vu des danseurs en slips blancs crier des injures racistes.
J’ai vu des caddies de supermarché voler dans les airs.
J’ai vu des artistes crier « Fuck you, madame la ministre de la culture ».
Je n’étais pas dans la rue. Et encore moins devant la télévision.
J’étais au théâtre de la ville de Paris, au dernier spectacle de Jan Fabre.
Tout ceci n’était qu’un songe. Que dis-je ? Un orgasme collectif !
Fuck you, Jan Fabre. J’avais envie de passer une soirée vide de sens, une soirée de fantasmes, une soirée à consommer jusqu’au bout de la nuit en me couchant frustré. Mais j’ai décidé hier d’aller au théâtre de la ville. Je me suis assis dans cette salle obscure. Et prendre part à cette orgie de mots, de gestes, de corps et de lumière ne pouvait se faire sans y laisser un peu de soi.
Si dans son dernier spectacle de danse contemporaine Jan Fabre nous montre des chapeaux nazis, des danseurs armés, des godemichés ou des drogues diverses, c’est pour nous plonger rapidement dans un univers qu’il a voulu particulièrement sombre. Une mise en scène à l'image de sa vision d'une société capitalisexicomaniaque qui le rebute. Pas facile de nous extraire de notre imaginaire personnel bien établi, même si là est le rôle premier de l’art. Jan Fabre réussit ici ce difficile pari. "L'orgie de la tolérance" brise en nous ce fort intérieur de croyances et de vérités, ancrées là par des années d’éducation et de rencontres de semblables, pour y faire naître finalement des émotions ! Et la violence avec laquelle sont déballées toutes ces images face aux yeux du public ressemble à un zapping télévisuel géant. Avec en surcroît, des spectateurs humains autour de soi, qui viennent malgré eux ajouter une touche encore plus dramatique à ce spectacle de danse théâtrisée.
Car c'est bien de nous dont il s’agit dans les critiques et travers dénoncés. C'est cette société étrange dans laquelle nous évoluons au quotidien. Il y a un côté particulièrement délectable à voir ce public assis à observer ces scènes qui dérivent parfois très loin. Un public qui rit, qui a chaud, qui semble perplexe, qui s’agite, qui est souvent gêné face à tant de provocation. Parfois il part, furieux sans doute d’en avoir trop vu, sans avoir pu se laisser aller dans cet inconscient collectif, sans avoir pu maitriser le feu d’artifice d’émotions intérieures. Certes, nous sommes tous de grands malades. Au fond de chacun de nous sommeillent des fantasmes, des peurs, des secrets et des actes manqués. Mais l'auteur va plus loin ici et dénonce la montée des extrèmes devenue presque banale en ces temps de crise, le consumérisme à outrance encadré par des médiadiktats et bien sûr l'omniprésence de la pornographie qui génère son lot de frustrations, de fantasmes et d'exubérances machiavéliques. S'agit-il ici d'un énième discours un peu classique d'une gauche caviar qui se répète au fil des ans ? Sûrement pas et c'est la violence des tableaux, la limpidité du message et le brio de l'interprétation qui font de ce spectacle une oeuvre d'art particulièrement réussie.
On pourra juste s'attrister de voir finalement ce type de discours encore exister dans un spectacle en 2009. De voir qu'il est plus que jamais d'actualité. De découvrir que les thèmes abordés sont en adéquation parfaite avec l'ère du temps. Hier soir, j'ai ri M. Fabre, j'ai écouté vos dénonciations, mis en spectacle par une troupe de danseurs dont l'énergie et la prestance ont rarement du être égalées sur une telle scène. Mais il me reste juste une question. Finalement, ne jouez-vous pas vous aussi avec nos peurs, en assombrissant la société dans laquelle nous vivons et en générant en nous un terrible sentiment de haine envers ce que nous sommes devenus au fil des ans ?
"L'orgie de la tolérance" sera à l'affiche du Festival d'Avignon du 9 au 15 juillet 2009, dans le cadre d'une tournée mondiale qui mènera les neuf "performers" de Jan Fabre à Londres, Seattle, Montréal, Athènes et Vienne.
Concept, mise en scène et chorégraphie : Jan Fabre.
Texte créé avec les performeurs.
Dramaturgie : Miet Martens.
Musique, paroles : Dag Taeldeman.
Lumières : Jan Dekeyser, Jan Fabre.
Costumes : Andrea Kränzlin, Jan Fabre.
Prothèses : Denise Castermans.
Performers : Linda Adami, Christian Bakalov, Katarina Bistrovic-Darvas, Annabel Chambon, Cédric Charron, Ivana Jozic, Goran Navojec, Antony Rizzi, Kasper Vandenbergue.
Louis Thibaudaud