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    Rencontre avec un Faune lors d'un après-midi et visions de nymphe qui se baignent dans nos regards. Saccades et séquences d'un parcours entre corps et instants cristallins. Des éclats fugaces traversent une logique de mutation volage.

    D'un soir un jour

    chorégraphie d'Anne Teresa de Keersmaeker, dernière création de la Cie Rosas,
    musique Claude Debussy, Igor Stravinsky et George Benjamin,

    Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, Paris 4e, du 30 mai au 10 juin



    Le dispositif empreint le lieu du passage. Un projecteur descend des armatures du ciel scénique pour éclairer les premiers pas et gestes. Le faune n'est pas la première apparition, bien plus des corps sensuels de femmes qui se contraignent dans des esquisses de phrases inachevées. Anne Teresa de Keersmaeker a invité pour cette dernière création le danseur David Hernandez à danser le mythique faune Nijinski dans le songe poétique (Mallarmé) d'une après-midi (Claude Debussy). Coupures de chromo qui nous suggère une danse muette. La musique tarde à s'entendre. Le corps exécute les postures, la nudité nous est aussi tronquée, alors qu'à sa création le scandale rugissait dans les gradins parisiens (1912). Rien de tel que le musée qui conserve les pièces restantes de l'aléatoire de l'histoire. Les nymphes s'empressent à fuir la rêverie du faune. Une poussière jonche le sol, comme un souvenir dont on se lave. Les poussières sont du souvenir et le souvenir de la poussière sur les membres, un peu comme cette couche reliquat de l'irruption du Vésuve qui a recouverte Pompéi. L'histoire de l'art s'inscrit dans des nœuds temporels de découvertes.

    Le projecteur se relève. Les quelques séquences de cette œuvre inachevée de Mallarmé ont effectué la codification formaliste et brute de la danse naissante contemporaine. La symphonie d'instruments à vent d'Igor Stravinsky, écrite à la mémoire de Claude Debussy, s'ensuit dans ce relâché et cette légèreté propre à la chorégraphe de Bruxelles. Les mouvements sont plus rapides et plus enclins à ce sacre de l'imaginaire de la nature. Les femmes sont presque évanescentes et leurs plasticités de nymphes nous interrogent sur leur réalité. Sommes-nous tous autant que nous sommes les faunes du regard dans l'expectative de cette poussière et de cette grâce pour moitié dévoilée et transparente. Le prolongement de la musique toujours retardée sur les corps fuyants nous mène à la commande de création Dance Figures de George Benjamin. Lancinante est la présence du corps sur la musique qui la suit et tente de s'en saisir. Les danseurs envahissent l'espace. Des panneaux se relèvent et redescendent pour dérouter le lieu lui-même mise à nu. Cette chorégraphie est d'une excellence et d'une subtilité témoignant de la finesse d'un véritable savoir-faire, pour qui pouvait encore en douter. Entracte.

    La surprise nous attend. La nappe de poussière s'envole pour laisser le plateau encore un peu plus nu. L'imaginaire est plus marqué par ce lien un peu plus gai et plus distant de l'évocation mythologique. Les danseurs s'habillent un peu plus, même si les échancrures et la parade amoureuse tiennent la vedette dans la portée d'un corps et de solos qui se succèdent en contrepoint. Ringed by the Flat Horizon de Georges Benjamin relit l'école parisienne d'un Olivier Messiaen avec le maître impressionniste et de la coloration musicale qu'était Debussy. Mais le feu bout aussi dans les veines. L'artifice grandit jusqu'à la projection d'un autre songe de pierrot lunaire et de faunes. La scène des mimes dans Blow up de Michel Angelo Antonioni sert magistralement la balle invisible que se lance les deux faux-semblants joueurs. Dans cette scène, le photographe voit ce que l'obturateur de l'appareil ne pourrait capturer et il se prend même au jeu de cette balle inexistante. Le dernier morceau pousse la logique de la joie et de la feinte par cette ribambelle de clowns blancs. L'auguste est peut-être tout simplement ce regard qui s'interroge sur la naïveté du ténu. Dans Jeux de Debussy, une certaine liesse éprend les danseurs plus communément habillés en jeans et vestes. Mais la nudité pointe toujours recouverte.

     

    Dimitri Jageneau

    Après sa formation de danseuse dans l'école Mudra de Maurice Béjart à Bruxelles et un voyage à New York pour suivre les cours au Tisch School of the Arts, Anne Teresa de Keersmaeker fonde la compagnie Rosas en 1983. La même année, sa création Rosas danst Rosas lui donnera une reconnaissance internationale. Elle recevra pour cette chorégraphie un Bessie Award, prix le plus important pour la danse aux Etats-Unis, en 1988. En 1992, Rosas devient la compagnie en résidence de La Monnaie, l'Opéra National de Bruxelles. De nombreuses créations et de nombreux prix suivront. Anne Teresa de Keersmaeker est invité depuis 1985 au Théâtre de la Ville pour montrer ses créations.

       
     

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