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Que
signifie aujourd’hui l’expression art
populaire ? Quel est le champ conceptuel et visuel de la notion d’art
populaire contemporain ? Comment l’idée d’un art populaire
contemporain apprivoise la complexité du concept de l’art contemporain
et affronte la problématique concernant la tradition artistique
populaire ?
L’intitulé
même de l'exposition, "Un art
populaire", organisée par la Fondation Cartier pour l’art
contemporain est déjà un défi. Le fait d’avoir remplacé le pluriel
de l’expression arts et traditions
populaires par un singulier, bien souligné grâce à l’utilisation
de l’adjectif un, reflète d’une
certaine manière l’ambition de cette manifestation toute aussi
singulière : amener le spectateur, à travers et malgré le
bric-à-brac conceptuel, à la
modernité de l’art populaire ; inscrire l’art populaire dans
le champ de l’art contemporain ; et surtout, marier les notions de
création, d’invention et d’innovation si chères à l’Art
avec celles de tradition et de collective que l’adjectif populaire véhicule, pour décrire enfin ce que c’est un art
populaire contemporain. Dans ce sens, le changement grammatical s’avère
porteur des connotations sémantiques, car seulement un art au singulier
peut manifester des affinités vis-à-vis de la singularité de l’art
contemporain et de la modernité. Plus de 130 œuvres de 37 artistes du
monde entier sont appelées, alors, à visualiser, définir et défendre
la spécificité d’un art populaire contemporain. Il s’agit de souligner
la façon dont l’art populaire s’infiltre dans l’art contemporain et
comment celui-ci, à son tour, en offre le reflet. (…) Plus visuelle que
démonstrative, plus festive que conceptuelle, l’exposition tend
pourtant à proposer une perception nouvelle de l’art populaire (…). En
dépit de toutes les approches sociologiques et ethnologiques, elle part,
donc, à la recherche d’une esthétique
populaire qui pourrait appréhender le problème dans toute sa
complexité.
Cependant,
se sont ces mêmes concepts sociologiques et ethnologiques qui
apparaissent au premier abord. L’espace de l’exposition s’offre
ainsi à différents affrontements qui ne laissent pas le spectateur
indifférent. D’une part, à travers des œuvres dites du peuple et créées par des artistes ne se considèrent pas comme
tels, le visiteur découvre l’existence et la richesse d’une tradition
populaire qui s’inscrit tout naturellement dans le contexte contemporain
des pays tels le Brésil, le Mexique etc.. D’autre part, il est
confronté aux créations faites pour
le peuple et donc, ouvertement éducatives, moralistes et militantes,
ainsi que des création qui relèvent plutôt du popularisé que du
populaire. Jalonné par des échantillons de l’art brut, de l’art
naïf, de l’outsider art et de l’art des fous, son parcours s’achève
dans la sale de projection – l’idée du cinéma en tant que passage
d’un art populaire à une culture de masse. Mais la diversité des
œuvres choisies qui, d’ailleurs, ne s’égalent pas par leurs
qualités plastiques et par leurs forces visuelles, met déjà en question
l’existence d’une unité à travers laquelle l’esthétique, même
populaire, penserait le concept d’un art populaire contemporain. Il
reste, bien entendu, la piste du courant pragmatiste et en particulier
celle que le philosophe américain Richard Shusterman (L’art
à l’état vif, La pensée pragmatiste et l’esthétique populaire, Minuit,
1991) propose. |
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En
effet, la problématique de l’art populaire : questions, théories,
enjeux, fut le sujet de son cours au Collège International de la
Philosophie en 1997. Il parle, effectivement, de la vitalité, de la joie de vivre et des forces vitales que les arts
populaires comportent . Mais, précisons que dans son vocabulaire
le pluriel revient assez souvent (voir le titre de son livre Esthétique
des arts populaires, Minuit, 1992) et surtout quand il oppose les arts
populaires au grand art dans les musées. N’oublions pas non plus que le
pragmatisme perçoit l’art en tant que praxis, expérience, force d’agir
et donc lié à son contexte social et politique de production et de
diffusion. Suivant la logique du pragmatisme, il se révèle impossible,
alors, d’enfermer les arts populaires dans l’espace d’une
exposition. En même temps, il est vrai qu’il existe des procédés tels
la récupération des formes anciennes, la pratique du collage, le travail
sur la répétition etc., qui relèvent du domaine de l’esthétique
populaire. Dans ce sens, la présence dans l’expo des œuvres d’art
qui développent un discours ironique, débanalisant et, en tous les cas,
différent du discours populaire, tout en utilisant les objets, les
techniques, voire le discours même du populaire dans tous ses états (du
peuple, pour le peuple, popularisé ou bien de masse), substitue la
problématique d’un art populaire contemporain à celle du populaire
dans l’art contemporain. Il reste, donc, à savoir si la présence des
formes provenant du populaire (toujours dans tous ses états), en dépit
de la différence des messages transmis, du public visé, de l’intention
artistique et intellectuelle investie dans l’œuvre, pourrait soutenir l’idée
d’un art populaire contemporain tel que l’expo la présente, incluant
les arts plastiques, les crafts
mais aussi la photographie et le cinéma.
Mais,
si du point de vue conceptuel l’exposition laisse le visiteur dans le
flou, les œuvres exposées gagnent rapidement sa curiosité et sa
confiance. On saisit vite l’ironie pailletée envers les valeurs de la
middle-class américaine dans l’œuvre de Liza Lou (1969, Los Angeles),
ainsi que le jeu avec le stéréotype
féminin et sexiste de la secrétaire dans la Typewriter de Robert Arneson (1930 – 1992, Californie). On s’arrête
devant les meubles - sculptures d’Alessandro Mendini (1931, Milan),
histoire de débanaliser l’existence de l’objet et on s’étonne avec
un brin d’amusement devant la transformation des objets quotidiens en
personnages de fiction que les œuvres de Riccardo Dalisi (1931, Naples)
se permettent. On s’expose au coup de folie d’Arthur Bispo do Rosario
(1909 – 1989, Rio de Janeiro) qui crée ses œuvres durant les cinquante
années de son séjour à l’hôpital psychiatrique avec un esprit libre
et à l’abri de toutes les influences artistiques. On se faufile dans la
foule de petites figurines d’argile - dansant dans le rythme de la Samba
musicale - d’Adalton Lopes (1938, Rio de Janeiro). On contemple la
« tapisserie » de mégots que Marcos Cardoso (1960, l’Etat
de Rio de Janeiro) étale devant notre regard pour affirmer son talant de
coloriste et décorateur. On sourit en face des figurines mangas de Bome
(1961, Osaka), considéré comme le « roi » des Otaku. On adore les sculptures de terre cuite de Roxanne Swentzell (1962,
Nouveau-Mexique), inspirées de sa culture indienne, mais porteuses d’un
esprit contemporain évoquant les sentiments tout à fait modernes, tels
la solitude et l’angoisse. Enfin, on est ému par le film Les
Saisons (1975) d’Artavazd Pelechian (1939, Erevan) qui par la force
de ses images dit plus que la censure soviétique des années soixante-dix
ne lui aurait permis. Et en passant par la librairie on se rend compte
grâce à l’assemblage de coucous, Culture
populaire (2001), de Robert Stadler (1966, Autriche), que le temps
même n’était pas épargné du coup de kitch que notre époque a subi.
Finalement, on se demande si ce n’est pas dans cet on
très populaire que réside la force de l’exposition ; dans cette
communauté hétéroclite qui propose à chacun un regard approprié sur l’art.
Du populaire dans l’art.
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