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Pouvez-vous, Bruno
Schiepan, nous dresser un aperçu de votre parcours?
Il y a tellement de parcours atypiques dans le domaine de l'art que je n'ai
finalement pas tant l'impression que cela de constituer une exception... Même si je considère ma trajectoire comme une sorte de "miracle" (à défaut
de trouver une autre expression). Pour faire court, je vous dirai juste que
j'ai commencé par faire Sciences Po, puis après avoir préparé et passé (!)
le concours d'entrée à l'ENA, j'ai créé une société de production audiovisuelle et passé une douzaine d'années dans ce secteur de la
communication... Le "miracle" intervient en 1993, année où je ne sais toujours pas pourquoi, j'ai acheté du matériel pour peindre... J'ai alors
connu des moments extraordinaires dans le simple fait de peindre... La grande question était alors de savoir si cet extraordinaire pouvait devenir
mon quotidien... C'est pourquoi j'ai décidé de prendre deux années sabbatiques voici maintenant un peu plus de sept ans... Je pense que si on
ne peint que le dimanche on est forcément un "peintre du dimanche".. Je travaille tous les jours et j'ai toujours l'impression de n'être qu'au début
de mon histoire.
Je vous laisse, si vous le voulez bien, évoquer votre style, particulièrement aux niveaux des tableaux, car y trouver des analogies connues
semble moins évident qu'il n'y parait.
Cette remarque me fait plaisir car au delà de l'accomplissement personnel
que je ressens en ayant l'impression d'être "juste" par rapport à moi-même,
j'ai également l'impression d'avoir dès le départ trouvé mon style propre...
Vous parlez d'analogies et je ne les développerai pas ici mais c'est vrai
qu'il arrive parfois qu'on me parle de tel ou tel à propos de mon travail...
Je ne rejette rien des apparentements que l'on me prête. Un proverbe chinois
dit "la maison appartient à celui qui la regarde" et je crois que c'est particulièrement vrai de la peinture... Globalement je dirais cependant que
curieusement je me sens assez proche de ce qui pouvait se faire il y a un siècle... jusqu'à l'art déco... Après, au-delà des oeuvres, je suis
particulièrement intéressé par ce qu'écrivent ou disent les peintres... Il
est particulièrement frappant de reconnaître ses propres préoccupations dans
les problèmes rencontrés et souvent résolus par des "grands" comme Matisse
ou Fernand Léger, sans parler de Picasso... Je ne fais évidemment pas de
comparaison, je dis juste mon intérêt de voir que finalement nous avons tous
les mêmes problèmes... Pour revenir à mon style, je sais aujourd'hui qu'il
existe et c'est pour moi essentiel. Chaque tableau est comme une pièce d'un
même puzzle dont le dessin d'ensemble reste à écrire... Je n'ai aucune inquiétude par rapport à cela : sept ans c'est finalement tellement court...
Si nous parlions un peu de technique picturale, la vôtre, en
l'occurrence ?
J'ai besoin d'aller vite quand je peins. Je dessine rarement, préférant travailler directement au pinceau. J'aime aussi pouvoir faire des choix au
fur et à mesure que se construisent les choses. C'est pourquoi j'utilise toujours l'acrylique comme base, elle me permet d'essayer différentes
combinaisons. Si vous voulez, je peins l'idée du tableau à l'acrylique. Mais
une idée très développée, tout y est : les formes et les couleurs... Mais
l'acrylique me déçoit, je trouve que ça reste une peinture "pauvre", sans profondeur, un peu terne dans son rendu aussi, en tous cas elle ne
correspond pas à mes envies. Aussi, une fois cette première étape achevée,
je reprends tout à l'huile. C'est alors que naissent les nuances, les profondeurs, les subtilités...Chaque tableau peut ainsi comporter 4 ou 5
couches de peinture. C'est un gros travail qui ne se voit pas et j'aime cette idée... C'est ainsi que j'obtiens le résultat recherché un peu comme
une matière sans matière.
La thématique du couple, récurrente dans cette œuvre, est traitée de
manière finalement assez énigmatique malgré l'évidence de la situation dans
laquelle se trouve vos personnages. Devons-nous introduire la psychanalyse
dans ce débat ?
Tout d'abord, si vous vous voulez mon avis, la psychanalyse ne devrait jamais être absente d'aucun débat... Mais au-delà de cette boutade
(quoique...) mes personnages existent à mon sens en premier lieu comme prétexte. J'ai besoin, d'une façon générale, que les choses possèdent un
premier degré. Evidemment quand seul le premier degré existe c'est un peu
navrant, et je suis assez partisan du second, du troisième et de tous les
suivants... Mes personnages représentent ainsi pour moi ce premier degré
qui m'est nécessaire. C'est assez curieux car c'est comme s'ils s'imposaient à moi et j'ai vraiment l'impression de ne pas être encore allé
au bout de leurs histoires.... En même temps, plus ils prospèrent dans mon
univers et plus je vis avec eux plus j'ai l'impression qu'ils nous racontent
quelque chose de notre époque et que les harmonies dans lesquelles ils semblent s'épanouir recèlent en fait des mystères plus inquiétants. C'est un
peu, vous savez, comme quand vous passez une très agréable soirée chez des
amis et que vous apprenez le lendemain qu'ils sont en fait en train de se séparer... La thématique du couple est effectivement très présente, mais
pas plus me semble t'il que dans nos sociétés. Et ce que vous en dites-me
semble également refléter une vérité première : "une évidence énigmatique",
j'aime beaucoup votre expression...
Artiste pluridisciplinaire, vous abordez également la sculpture, les
bronzes et la création d'objets dotés d'une continuité thématique. Parti pris, complémentarité naturelle non prédéterminée
?
Pour être franc, c'est un peu un hasard qui est devenu un parti pris tant je
trouve enrichissant de sortir du cadre de la toile... Un hasard parce que par exemple ma collaboration avec Knoll n'avait rien de prémédité et est
vraiment née de rencontres, de la même façon que la sculpture ne faisait a
priori pas partie de mon horizon et est directement liée à des histoires
d'amitié. C'est devenu aujourd'hui un parti pris que j'espère vraiment pouvoir développer le plus possible. D'abord parce que j'ai l'impression
d'apprendre et qu'il est par exemple formidable de travailler avec des artisans d'art comme les fondeurs qui ajoutent leur ambition à la vôtre.
Mais aussi parce qu'aborder d'autres supports ou d'autres techniques enrichit la peinture. Peindre des fauteuils, des tables, des paravents, des
lampes, réaliser des tapis ou des bronzes posent d'autres questions dont les
réponses aident finalement à mieux revenir vers la peinture. J'ai appris
qu'il n'était pas toujours bien vu d'aborder tous ces domaines en même temps
et que vous pouviez vite vous faire traiter de "décoratif", ce qui pour certains semble être la pire insulte. Pour tout vous dire ça n'est pas mon
problème...
Dans quels lieux et projets, en dehors de votre galerie virtuelle, pouvons-nous voir vos oeuvres?
Dans mes bonnes résolutions pour 2002 j'ai décidé de multiplier les
expositions. Ce rapport avec le regard des autres est essentiel et je l'avais un peu trop négligé ces derniers temps. D'ores et déjà, sont prévues
une exposition dans une galerie à Rouen à partir du 18 janvier où je présenterai des bronzes, des résines peintes et des peintures, une
participation à la rétrospective Saarinen chez Knoll à Paris fin janvier où
je montrerai des éléments de mobilier peint. Une autre exposition à Paris aura lieu au mois de mars. D'autres contacts sont en cours pour des
projets pas suffisamment avancés pour que je les annonce ici. Tous les détails figureront bien sûr chaque fois sur mon site . C'est pour moi un
outil tout nouveau que j'entends développer. Par ailleurs, il est évidemment
toujours possible de me contacter directement et de venir me voir à mon atelier.
Thibaut Moinard |