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De
nationalité américaine, Frances Dal Chele vit et travaille à Paris
depuis 1978. Paris n’est cependant qu’un point de départ pour ce
regard – voyageur qui l’amène au-delà des frontières politiques et
culturelles. Photographe indépendante, elle s’engage à travers le
reportage dans une réflexion visuelle sur les problèmes des minorités.
Photos « sociales », certes, mais, qui témoignent autant du
regard lucide de la photographe que de la force expressive de son style. |
On
l’a cru perdue pour l’Art, la Photographie. On l’a accusée, la
Photographie, d’avoir vendu son âme au diable – le marché de l’art
contemporain et l’art contemporain lui-même. Mais méfions-nous de
vieux discours ressuscités et de majuscules trop généralisantes. Il y
a, certes, quelques-uns qui ont suivi la mode (des photos grand format,
carrés, de paysages urbains en couleurs) et d’autres qui ont été séduits
par le conceptualisme dans l’art. Mais la photographie poursuit sa
recherche artistique à travers ses multiples formes de création, la
photographie plasticienne y compris, sans crainte de perdre son identité.
Le débat est clos. Il est urgent pour la photographie de revenir à
l’humain, constate la critique. Et en cela précisément réside la
reconnaissance de la photographie en tant qu’art. Le monde n’était
pas fait pour l’homme, conclut la philosophie tragique, mais l’homme a
essayé d’y introduire son sens humain. A travers l’art. Et si
aujourd’hui (on dirait comme toujours, mais sous des formes différentes)
le monde échappe à nouveau à cette humanisation, c’est à l’art
qu’on fait appel. Car sa raison intime d’être n’est pas pour
montrer, mais pour créer des visions du monde, alternatives à celles qui
existent déjà, pour apprivoiser ce même monde. Et cela le distingue de
la culture qui ne fait que normaliser et codifier des valeurs pour
construire une identité collective, humaine. Il est urgent, donc, pour la
photographie de revenir à l’humain. Mais elle ne l’a jamais abandonné,
ni l’art contemporain, d’ailleurs. Il faut tout simplement chercher,
voir, et le marché, géré par ses propres lois, n’est pas le lieu
propice à une telle recherche. Les circuits d’art institutionnalisés,
non plus… peut-être. C’est, alors, dans cet esprit chercheur que @xé
Libre est parti à la rencontre d’une photographe indépendante
d’esprit, Frances Dal Chele (Bourse FUJI Film UPC pour 2001).
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« voir c’est toujours voir plus qu’on ne voit »
Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible
Mais
comment un art tel la photographie, ancré dans le visible, peut-il rendre
compte du « visible comme
in-visible », de « l’invisible
du visible ». La série « Archaeus »
(inaugurée en 1996 chez N.C.E. Galerie à Paris) de Frances Dal Chele livre, nous semble-t-il, l’une des réponses
possibles. Composée de treize portraits féminins en noir et blanc, elle
évoque deux notions, très importantes pour l’œuvre de la photographe,
l’émotion et le flou. Sans un refus total de l’idée d’un concept
photographique, Frances Dal Chele fait appel, à travers ses photos, à
l’émotion, à la sensation. Il faut que les images puissent toucher le
spectateur sans la présence explicite du concept. Une
image réussie est celle qui transmet une émotion. Le flou, alors, en
tant que recherche esthétique, se révèle un moyen de dégager cette émotion.
C’est une manière aussi d’échapper aux ressemblances que l’image
d’un visage ou d’un lieu puisse suggérer. Le flou arrache l’image
de l’anecdotique et laisse le
spectateur libre de recevoir ce que le lieu ou le visage porte en lui, l’essentiel.
La part de l’invisible. A
partir de la prise de vue et jusqu’aux tirages, « Archaeus » porte la trace de la création. 25% en labo. C’est le hasard qui en 1993 révèle à la
photographe la part créative du travail sur les tirages. Ainsi, le côté
technique de la photographie devient-il porteur de création. Pour donner toute sa chance à l’émotion de ressortir. L’effet
esthétique du noir et blanc se voit renforcé par le travail esthétisant
sur la lumière. De la blancheur irréelle des visages d’ « Archaeus »,
due au maniement subtil de la lumière, émane une force suggestive,
presque divine qui renvoie, et cela non pas par hasard, à l’art des icônes.
Privés de toute signification concrète, les visages féminins se
transforment alors en paysages humains. Parfois mélancoliques, parfois animés par la présence
d’une main qui rythme leur vie. De cette manière, la réflexion sur le
visage humain et sur le portrait comme forme d’expression artistique
rejoint le travail de la photographe sur le paysage photographique.
La
série « Vies silencieuses »
relève, ainsi, d’une recherche particulière, inscrire
le visage, la figure humaine dans un paysage in-humain. Fruits des
nombreux séjours de la photographe chez les Touaregs du Hoggar (en 1991,
1993 et 1997), les photos de cette série démontrent l’évolution qui
s’opère dans le style de Frances Dal Chele. Fascinée, aussi bien par
la lumière irréelle du désert, que par les difficultés réelles
d’existence de ce peuple nomade, elle décide de lui rendre hommage sous
forme de reportage photographique. Les premières prises de vues ne sont
que des témoignages fidèles et sans doute très intéressants d’un
mode de vie concret. Ensuite, petit à petit, le regard se dégage du
particulier pour faire apparaître une réflexion esthétique sur
l’existence. La quête personnelle et formelle sur le noir et le flou se
fait chemin dans le pittoresque et transforme l’engagement documentaire
en engagement artistique. Les images acquièrent une valeur abstraite pour
transcrire, rendre visible la relation, les correspondances parfois secrètes,
entre l’homme et la nature.
La
dernière exposition de Frances Dal Chele, « Fondements »
(actuellement chez Mise-Au-Point et Autres Regards à Paris), marque
un retour au documentaire. Un retour conscient et souhaité, car il
s’agit de prendre parti face à un problème social et politique,
l’intégration. J’aime croire
que la photographie peut faire avancer les choses.
Mais
la photographie est avant tout une aventure qui ne finit jamais, un
défi et un plaisir. Le prochain projet de la photographe porte à
nouveau sur les lieux. Des lieux
chargés. Des lieux qui habitent une personne, plus qu’elle ne les
habite. Des lieux qui donnent une identité. Mais paradoxalement, ce
seront des images où l’humain en tant que forme matérielle sera
absent. Sa présence sera plus suggérée que montrée. Des églises, des
routes, des intérieurs… Frances Dal Chele mène à nouveau et à
travers la forme une quête personnelle sur l’identité. Elle suit
d’une manière intuitive le sentiment, l’émotion, que les lieux dégagent.
Et ses photos s’ouvriront ainsi à la présence humaine. Elles
inviteront le spectateur à y entrer, à y trouver sa propre place. Pour
les rendre uniques et pour se rendre unique. Il est urgent, donc, pour la
photographie de revenir à l’humain. Mais elle ne l’a jamais abandonné.
Il faut tout juste chercher.
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