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Le
signe inscrit la vie dans le temps. Nous rendons-nous compte combien les
signes, les chiffres et les nombres en particulier, comptent dans notre
vie. Date de naissance, date de décès, quelques dates de parcours… Un
jour de 1965, alors qu’il a 34 ans, Roman Opalka met le chiffre Un en
haut à gauche d’une toile en format 196 x 135. Blanc sur noir. C’est
le début de son « projet de
vie ». Prendre conscience de la durée de son existence en
inscrivant sa vie dans l’art… à travers les chiffres. Depuis, chaque
jour est compté en ajoutant 1 au dernier chiffre peint. Un geste presque
scientifique ou bien un acte de folie ? De l’art conceptuel ?
De l’art contemporain ? De l’art ? Il n’y a pas là une
recherche esthétique, mais une quête existentielle. A travers
l’expression artistique. Devant l’inquiétude de sa propre mort
l’artiste cherche à visualiser par des nombres la finitude du temps
humain pour atteindre à sa manière l’infini du temps (tout court).
« Pour
appréhender le temps, il faut prendre la mort comme réelle dimension de
la vie. L’existence de l’être n’est pas plénitude, mais un état où
il manque quelque chose : l’être est défini par la mort qui lui
manque. Mon concept est simple et complexe comme la vie, il évolue
d’une naissance vers une mort. Art extrême, il me permet de vivre une
extraordinaire aventure, il est émotion extrême de l’être. »
La
suite des nombres est peinte à la peinture acrylique blanche, toujours
avec un pinceau n° 0 sur un fond uni. Depuis 1972 l’artiste ajoute pour
chaque nouveau tableau 1% de blanc dans le noir de manière que le gris du
fond tende inévitablement vers le blanc.
« Le
gris est le noir et le blanc. Il exprime l’unité du mouvement des
couleurs. Il exclut le dualisme et manifeste le tout. Le gris est
universel. (…) Mais le gris est neutre : je le remplis avec le vécu
de ma vie. Le gris n’est pas une couleur symbolique, il est devenu pour
moi celle du mouvement invisible. Sur ce fond gris, il y a ma vie :
le contraire d’une couleur froide, indifférente ; il est la
couleur de mon sacrifice pictural, étalé par la conduite du concept, son
mouvement et son temps. Aux grands pôles, aux extrêmes du noir du
premier Détail et du blanc sur
blanc, le sfumato d’une existence :
la couleur peut devenir mortellement émotionnelle. »
Mais
un jour le blanc du fond se confondra au blanc des chiffres peints. Le
blanc sur blanc : l’ultime étape du « monochrome », de
l’invisibilité et de l’effacement ; « l’image du
vieillard continuant à vivre une vie déjà achevée » ;
la blancheur absolue de la mort symbolique. Dès sa naissance, donc, le
projet contient sa fin alors que chaque tableau n’est qu’un Détail de l’infini du temps. A partir de la même année (1972), le peintre
fait appel à la voix pour affronter l’invisible. Ainsi, dit-il à haute
voix, en polonais, le nombre qu’il trace. Un récitatif exorcisant,
impassible, qui accompagne toutes ses expositions. La photographie se révèle
aussi un allié dans ce combat avec le temps… qui passe. La création de
chaque tableau est suivie par une prise en image du visage du peintre, le
visage qui porte la trace des chiffres.
Les
toiles d’Opalka sont organisée par séries des nombres dont la couleur
change, elle aussi. Du blanc à l’invisible et à nouveau du blanc à
l’invisible et par-là, à l’infini. Car le pinceau du peintre se décharge
petit à petit de la peinture et la couche devient de plus en plus
transparente, créant de cette manière un effet visuel, mais qui n’est
pas pour autant le résultat d’un souci esthétique. Cependant, chaque
tableau est-il ainsi pris dans un rythme pictural qui transcrit l’effort
même de vivre. Il dégage une esthétique de l’effort et visualise le
temps humain. Toujours prêt à recommencer. Le rythme déborde le signe,
les chiffres et les nombres, et crée à l’intérieur de la finitude de
chaque toile un infini, pictural et humain. C’est pourquoi, l’expérience
artistique de Roman Opalka ne succombe pas à l’effroi devant la
finitude de la vie, mise en évidence par le signe. Enfin, au fond, le
blanc sur blanc absolu, existe-t-il vraiment. *
Dessislava
Yougova
Octobre 2001
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