I
smaël (Louis Garrel) forme avec Julie (Ludivine Sagnier), sa copine
depuis les années lycée, et Alice (Clotilde Hesme) un ménage à trois. Plus pour
Julie que pour lui d'ailleurs. Il voit sa relation avec celle-ci se détériorer
au fur et à mesure par les situations inconfortables dans lesquelles ils sautent
ensemble à pieds joints.
Alors, au lieu de taire leurs reproches, ils les chantent. Dans la rue, ils
s'interpellent, sur des mélodies pop ; les insultes fusent, les marques d'amour
aussi. Et on devine alors que le leur est fort, par la manière dont ils
expriment leurs sentiments.
C'est alors que le drame frappe. Julie a mal, demande à Ismaël de toucher sa
main, qu'il embrasse. L'infarctus la terrasse en quelques minutes, sous l'œil
incrédule puis inquiet d'Ismaël. Alice, qui a compris depuis longtemps qu'elle
est la cinquième roue du carrosse passe à côté de l'incident, de la tragédie. A
quelques mètres pourtant, elle n'imagine pas que son flirt avec un breton lui
fait perdre le contact avec sa défunte copine, et son désormais ancien amant.
« Delta Charlie Delta », DCD, décédée. Ces trois lettres, ce mot, ce nom de code
marquent le cap que franchit le film. En finissant de chanter cette chanson,
notre héros tourne une page, celle du Départ annoncée dès l'ouverture du
film, pour entrer dans celle de l'Absence.
Ismaël se perd dans le deuil et personne ne le voit. Alice lance la première
l'idée d'entraide, à laquelle elle ne semble pas croire elle-même. Elle ne peut
offrir que le quotidien.
Jeanne (Chiara Mastroianni), sœur de Julie et vieille fille au visage figé fait
face elle aussi seule face au drame. Ismaël refuse son aide, et encore plus son
appel à l'aide. Son fardeau lui semble suffisamment lourd. Mais désormais il ne
l'exprime plus en public.
Lorsque Jeanne lui apprend qu'il semble s'être remis, il pleure son désespoir
dans Paris, errant dans les quartiers qu'il côtoyait avec Julie, forçant les
réminiscences de son amour et de sa peine à éclore au grand jour. Ainsi fait-il
fusionner l'angoisse de la nuit du drame avec ses errances, dans le beau
flashback de son regard. Et la visite sur la tombe de la défunte n'est qu'un
prétexte pour l'entendre se plaindre une nouvelle fois (« Pourquoi viens-tu si
tard ? »), d'une voix triste, belle et étrangement érotique.
Son désarroi le pousse dans les bras du jeune frère du breton d'Alice, tout
juste lycéen, mais décidé égoïstement à accaparer son attention. Peine perdue
puisque, pour Ismaël, Julie vit toujours. Impossible de vivre une autre histoire
(avec Alice, avec Jeanne, avec Erwann) tant qu'elle ne « meure pas d'une
deuxième mort ».
La phrase la plus terrible tombe comme un couperet, sortant de la bouche de
Jeanne qui se défend de le juger pour ses tentatives d'oubli. Pourtant, en
déclarant sans doute innocemment que Julie n'était plus heureuse, elle déclenche
chez lui un rejet de tout ce passé qui l'encombre. Il refuse les beaux-parents,
les belles-sœurs, l'ex-copine, et cède aux avances d'Erwann (non plus sexuelles,
mais amoureuses), non pas par faiblesse, mais par espoir.
En cela, les derniers mots du film closent celui-ci de manière ambiguë. Car dans
le « Aime moi moins, mais aime moi longtemps » on découvre la peur du vide (qui
se trouve symboliquement derrière lui), dans un amour à peine naissant. On
comprend alors le titre donné à cette troisième partie : « Le retour ». L'amour
lui revient, mais cette fois-ci, il en a peur.
La construction du film est exemplaire. L'écriture des personnages semble couler
de source, sans doute parce que inspirée de la vie des auteurs du film,
Christophe Honoré (réalisateur et scénariste du film) et Alex Beaupain
(compositeur) dont un grand nombre de chansons déjà préexistantes ont servi ici.
Drame tentaculaire, le film étend ses réseaux de personnages, tous affrontant
leurs peurs respectives (les parents, les sœurs de Julie, Ismaël) ou leur
courage et leur insouciance (Erwann, Alice). Ils se croisent (la mère avec
Alice, Alice et Erwann, Erwann et Jeanne…), dans un Paris réduit à quelques
rues, à un quartier précis, de Montparnasse à Château d'Eau.
La comédie musicale, ce genre si peu naturel et conventionnel n'empêche à aucun
moment la découverte d'un Paris documentaire, comme on n'en voit guère plus. Des
gros plans sur des Parisiens, dans leur vie quotidienne ; plans volés, devenus
passibles de poursuite sont ici une audace efficace, qui font se rencontrer deux
esthétiques apparemment opposées (l'anti-réalisme du Musical et la tentative de
captation du réel par un cinéma-vérité).
Ce sont d'ailleurs ces mêmes constatations qui évoquent la Nouvelle Vague à la
vision de ce film. Tournage rapide, fauché, dans la rue, improvisé dans son
filmage mais pas dans son intrigue, il nous rappelle certains films de Godard
(Une femme est une femme) mais aussi, le grand Jacques Demy, Louis Malle et ses
personnages en perdition, Jean Eustache et sa jeunesse parisienne. Les
références sont incessantes et évidentes (des plans, des répliques… ; mais pas
seulement cinématographiques ! Littérature, musique, politique…) mais Honoré ne
copie pas. Comme pour Dans Paris, son magnifique précédent film, il s'approprie
mais pour faire autre. Un film résolument moderne.
Et ses acteurs, ici encore inspirés (après Guy Marchand, Romain Duris, Béatrice
Dalle…) par les rôles qui leurs sont offerts, donnent tout leur possible pour
ancrer leur personnage dans le ressenti du spectateur.
Difficile d'accès, par son genre encore une fois, la direction d'acteur est
aussi en décalage de celle observée majoritairement en France. Louis Garrel
devient le porte-étendard de ce cinéma qui ne répond pas au marché
cinématographique. Après ses excellentes partitions dans The Dreamers de
Bertolucci, Dans Paris ou encore l'incroyable Amants réguliers de son père
Philippe, il assène une fois de plus sa vérité : pas besoin d'obéir aux
injonctions d'un milieu starificateur pour faire un superbe boulot. Clotilde
Hesme (déjà son amour dans Les amants réguliers) obéit à ce même schéma,
laissant augurer le meilleur pour une nouvelle génération d'acteurs qui ne
s'inquiètent pas de leur image soi-disant " parisiano-intello ". Ils sont tout
simplement très bons !
Reste que le film semble marcher très moyennement malgré sa présentation
remarquée à Cannes en compétition officielle. Le Festival a cet effet pervers de
laisser les distributeurs profiter de sa médiatisation pour sortir à la hâte des
films qui méritent une promotion plus intensive, puisque moins accessibles, mais
surtout meilleurs que la moyenne.
Mais certains films donnent envie d'espérer échapper à un formatage complet de
nos cases horaires…
Camille de Rouville