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Un labyrinthe de coïncidences et d'effleurement file une trame sur la disposition de l'écriture et de la fonction d'écrivain. Décalage entre écrire et publier, avec l'ironie que ce texte est lui-même publié, manière à donner du grain à moudre à la réflexion sur la littérature et le sens même d'écrire. Docteur Pasavento est ainsi à la fois essai et roman. Odyssée d'un écrivain qui veut redécouvrir l'écriture sans son encombrante identité.

Docteur Pasavento

Enrique Vila-Matas
Editions Christian Bourgois
2006, ISBN 8433968823
 

 

 

 

La photo de la couverture nous montre l'écrivain Emmanuel Bove et sa fille Nora au jardin Luxembourg en 1924. Nous restons interrogatifs sur cette image. Le titre nous fait bien plutôt penser au Docteur Faustus de Thomas Mann. Le fantôme de Faust plane tout le long du récit. Mais les références ne tarderont pas à pleuvoir dans ce voyage de la mémoire et de la relation entre fiction et réalité. Pasavento est écrivain mais aussi docteur en psychiatrie. L'illusion nous fait penser dans le premier chapitre, qu'il s'agit de l'écrivain lui-même devenu narrateur, mais toute la complexité subtile est que le narrateur lui-même connu pour être un écrivain, Pasavento, souhaite disparaître en tant qu'écrivain et se vouer à la micro-écriture, tel le romancier Walser qui passa ses vingt dernières années dans un asile d'aliénés.

Le premier passage nous situe près de Bordeaux lors d'une visite du château de Michel de Montaigne qui aurait inventé le genre essai dans la littérature et aurait donné naissance par là à la subjectivité. En contrepoint de cet acquis, une question hante la narration : « D'où vient ta passion pour la disparition ? ». Premier passage d'un souvenir pour cet écrivain qui loge dans l'hôtel de Suède, rue Vaneau, hôtel où les écrivains des éditions Christian Bourgeois séjournent quand il passe à Paris. On croisera d'ailleurs plus tard un autre écrivain psychiatre l'écrivain portugais Lobo Antunes, publié en français par ces mêmes éditions. Un rêve survient bizarre. Le narrateur rêve d'aller faire une conférence sur la fiction et la réalité à la Chartreuse de Séville avec son ami écrivain basque Atgaxa, lui aussi connu pour son art de la retraite et du recul devant le monde agité. Rêve d'autant plus bizarre qu'il se réalisera et qu'il sera l'occasion de la fuite de l'écrivain pour expérimenter la disparition et l'inquiétude que sa disparition pourrait provoquer. Notre héros déchantera vite, puisque personne ne va s'enquérir, ni même remarquera ses tentatives de fugue. Le paradoxe apparent entre disparition et subjectivité se dissout dans la quête multiple des lieux et de l'identité.

La rue Vaneau a de nombreuses particularités et une riche histoire littéraire. Art de la coïncidence que l'écrivain voyageur allemand G.W. Sebald voyait comme des nécessités et des relations à un autre niveau de réalité. Outre que Matignon et l'ambassade de Syrie se trouvent dans cette même rue, la pharmacie réputée Dupeyroux et une maison énigmatique avec des ombres que l'on peut regarder à certaines heures de la journée, cette rue aurait connu de nombreux écrivains, André Gide, Julien Green et le non moins disparu Saint-Exupéry. Les deux premiers sont connus pour avoir tenu les plus longs journaux de la littérature française, comme nous l'apprend le livre. Mais d'autres révélations nous guettent plus loin dans les recoupements repris dans le fil de la trame narrative. Une ombre dangereuse hante cette rue. Marx et Engels auraient créé leurs manifestes dans cette rue même. Aujourd'hui, le l'appartement qu'habitait Marx est loué à des prix défiant toute concurrence à des Américains épris de « la plus belle ville du monde ». Une autre révélation nous attendra plus loin et donnera sens à l'image de la couverture. La Syrie jouera aussi dans le livre une sorte de ligne de fuite toujours présente dans le creux des rencontres ou des nouvelles qui traversent l'errance de la disparition.

Naples est aussi une ville à laquelle le narrateur va s'attarder, ville dans laquelle il aurait mené une vie en tant que professeur à l'Institut Cervantès, à l'époque où notre narrateur s'essayait d'écrire son premier roman et n'arrivait à résoudre une scène de fantôme. Un ancien collègue, le professeur Morante, est interné pour la fin de ses jours. Il répète à sa manière les mêmes symptômes de la disparition réussie de l'écrivain suisse Robert Walser. Le Docteur Pasavento lui raconte sa jeunesse durant laquelle il aurait connu, entre autres, Robert de Niro, Martin Scorsese, l'écrivain Don DeLillo, l'architecte Daniel Liebeskind et même Colin Powell dans le Bronx. Il raconte la mort énigmatique de ses parents noyés dans l'Hudson à New York. Un télescopage ou un délire schizophrénique d'un narrateur qui aurait voulu être autre ou qui l'a été vraiment. Le vraisemblable fictionnel se heurte encore et toujours aux coïncidences et à ces incursions de réel dans le fictif. La fuite poursuit l'effacement. Thomas l'Obscur (Maurice Blanchot), lui aussi, avait failli se noyer en pleine mer, mais avait su se maîtriser sain et sauf du large.

Une amie, professeur de littérature, invite notre narrateur à venir en Suisse et à l'université de St Gall. Le voyage comprendra un crochet dans le légendaire pensionnat d'aliénés d'Herisau. Robert Walser rythme l'aventure comme nœud gordien de la disparition " réussie ". Le livre de Fleur Jaeggy, Années bienheureuses du châtiment, retrace cette atmosphère de la Suisse allemande. La rue Spiegelgasse de Zurich se réfracte dans la rue Vaneau de Paris. Dans cette fameuse rue, rien de moins se trouve le cabaret Voltaire où Dada fût créé. Lénine y aurait habité. Le dramaturge allemand Georg Büchner y serait mort. Robert Walser y aurait écrit une partie de son premier livre Rédactions de Fritz Kocher. Le célèbre café Odéon avait connu comme habitué James Joyce. Voyage des lieux, voyage des livres.

Autre trait de la psychologie de notre narrateur psychiatre romancier est qu'il veut endosser l'identité d'un autre docteur psychiatre écrivain du nom d'Ingravello. Cette mise en abyme trouvera un accomplissement de triplet sous le nom du " docteur Pinchon ou docteur Pynchon " lors de l'exil du narrateur dans une localité du continent africain, Lokunowo. Le nom de Pynchon n'est pas non plus anodin, puisqu'il est un des écrivains américains considérés postmodernes que notre héros aurait côtoyé dans le Bronx de son enfance.
Enrique Vila-Matas nous offre un livre très intelligent et nous apprend énormément sur la littérature. Il arrive ainsi à combiner sur plusieurs niveaux une histoire littéraire, la forme de l'essai, un roman personnel qui n'est pas une biographie mais qui se joue des personnages et du narrateur. Le narrateur veut se fondre dans l'anonymat et redécouvrir la joie d'écrire sans les affres vaines de la gloire. L'auteur rebrousse les convenances et fournit un plaidoyer pour l'écriture sans les sirènes de la vantardise et du statut d'écrivain dans l'imaginaire de nos sociétés. L'ironie est qu'il joue lui-même sur le décalage entre l'écriture et la publication. Le précédent livre d'Enrique Vila-Matas, Bartleby et Compagnie, s'intéressait aux écrivains qui n'avaient écrit qu'un seul livre ou à des écrivains apocryphes. Docteur Pasavento peut être considéré comme une nouvelle forme déclinée de cette recherche de roman sur le roman. L'écriture est plaisante et non sans malice. Enrique Vila-Matas démontre avec succès le jeu d'interférences entre surface et profondeur dans un style attrayant. Il nous propose un magnifique voyage en littérature.

Dimitri Jageneau

Enrique Vila-Matas est traduit pour l'ensemble de ses livres français par les éditions Christian Bourgois. Jusqu'à ce jour, onze de ces livres sont publiés. Parmi ces livres, citons Bartleby et Compagnie, Abrégé de la littérature portative, Enfants sans Enfants, Loin de Veracruz, Paris ne finit jamais, le Voyage vertical

 

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