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RED MADRID
No Pasaran
Madrid allait tenir, à partir de ce mois de novembre 1936. Tolède,
de juillet à septembre 1936, avait tenu. Mais la partie n'avait pas
été nulle. Les Franquistes, arrêtés à Madrid par une coalition
républicaine improbable, avaient résisté à Tolède. Tolède, c'est
l'Alcazar, ce bâtiment à partir duquel les nationalistes espagnols
ralliés à Franco avaient repoussé tous les assauts républicains. La
Guerre d'Espagne pour les uns, la Guerre Civile pour les Espagnols,
avait commencé, avec les soulèvements de diverses garnisons
n'acceptant pas la République espagnole.
On imagine les troupes de la Républiques espagnole, loyalistes,
hétéroclites, bigarrées, et désordonnées, quasiment des amateurs,
qui montent à l'assaut, et face à elles, les légions franquistes,
composées de professionnels de la guerre, formés par les campagnes
marocaines de l'Espagne.
On imagine ces troupes républicaines, et on en revoit le cortège
interminable, en déroute, un an plus tard, qui passe la frontière
des Pyrénées, avec femmes et enfants (450 000 personnes, en mars
1939), prélude à celui des troupes franco-anglaises et des
populations civiles, dans toute l'Europe. Ces réfugiés dérangeront
une France inquiète et abattue. Pour rejoindre les restes d'un Front
Populaire, subjugué par cette victoire diplomatique à la Pyrrhus
(les accords de Munich), obtenue sur le Reich nazi, qui déploie déjà
ses hydres, du Sud au Nord, de l'Est à l'Ouest. Un Front écrasé par
l'immobilisme, le renoncement. Comme Guernica le fût le 26 avril
1937 par les bombes lancées par la Légion Condor, ses Henkel et ses
Junker, ce fer de lance des armées hitlériennes, qui trouvaient là
un terrain d'entraînement, militaire et diplomatique. Militaire, car
la démonstration fût réalisée, du caractère décisif de l'arme
aérienne employée en unités autonomes tactiques; diplomatique, car
la réaction du camp démocratique annonçait Munich. Ce qui aurait dû
être le front du refus demeura le front baissé.
Alors, quand vous entrez dans le Musée de le Reine Sofia, la
dimension mythique d'un tableau, le " Guernica " de Picasso, se
double d'une dimension historique, politique et humaine, et vous
accompagne; car vous pouvez voir, rétrospectivement, ce que fût, la
fin d'une civilisation, et d'une humanité. Ici, le premier
témoignage, immense, de l'horreur et de la violence, et du
déchaînement haineux que le monde entier allait subir. Ce jour-là,
le " Guernica " est assailli par des pré-adolescents, déjà
post-pubères, dans leur accoutrement, savant mélange de baggys
techno ou de copies conformes, à échelle réduite, d'une Lorie qui
continuerait son show pendant les commentaires d'un guide espagnol
désabusé, qui ne connaît probablement pas la Désabusion de
Nino (Ferrer).
Il y a donc cet incontournable, ce monument, qu'il faut (enfin)
voir, ou revoir, lorsqu'on visite Madrid.
Ramon Serrano
Si aujourd'hui Barcelone, et d'une autre manière Ibiza, projettent
l'image d'une Espagne dynamique, branchée, artistique et techno,
Madrid a été et reste une capitale, par sa capacité d'impulsion ou
par les symboles qu'elle porte, de la royauté, à la maturation et au
combat démocratique, ou encore au passage aux mouvements et
secousses d'un monde contemporain tourné vers l'avenir.
Madrid, royauté et prestige d'une Espagne qui ouvrit ou défît le
continent américain, dont la place centrale (Plaza Major) est un des
reflets, avec l'omniprésence du jambon, plaisante introduction à
cette passion espagnole pour le Serrano. Passion consacrée par ce
chef d'œuvre baroque de Bigas Lunas, " Jamon, jamon ", avec la jeune
Penelope Cruz, dans un de ces premiers rôles. L'homérique ou
titanesque combat, à coups de jambons, entre les deux bellâtres
hispaniques, clôt le film, et la victoire du moins macho est
peut-être le symbole d'une nouvelle Espagne.
Movida
Au hasard des grands axes, vous apercevez une concentration
policière importante, tranchant avec la légèreté de ce printemps au
climat doux, et ensoleillé. Les "Cortes" : c'est ici que les
nostalgiques du Franquisme lancèrent leurs assauts sur le Parlement
Espagnol. Je me souviens des images à la télévision, de ce
commandant coiffé d'un tricorne, perdu et ridicule, tentant de faire
tomber la démocratie. Le roi et la démocratie tinrent bon, l'Espagne
entra dans la Communauté Economique Européenne, commençant une
mutation incroyable.
Pour le Français lambda, digne successeur du Français moyen, cette
mutation, globale, économique, politique, sociale, artistique,
prenait le visage de vacances répétées en Espagne sur la Costa
Brava, dénaturée, et dilapidée.
Tout à coup surgirent ses talons aiguilles et ses crises de nerf. La
Movida d'Almodovar, l'Almodovar de la Movida, c'est ici, à Madrid.
Dans cette ex-capitale du conservatisme, la furieuse énergie d'un
magicien visuel, roi de la dynamique des couleurs et portraitiste
des passions humaines, et celle de ses égéries lançaient au monde
entier ce message prometteur et émancipateur : Movida !
Spain is back.
Les traces de la Movida sont dissipées, 20 années et plus se
sont écoulées, et le cinéma espagnol, sur le chemin défriché par le
génial créateur madrilène, enrichit le continent par son
inventivité.
Atocha
En longeant les avenues, le métro, vous cherchez la gare pour
prendre le train pour Tolède. Vous vous arrêtez, et pénétrez dans un
bar local, pour y manger des oreilles de porc à la sauce pimentée. A
quelques dizaines de mètres, vous apercevez la gare d'Atocha.
L'attentat du 11 mars 2004, qui tua des dizaines de Madrilènes, est
devenu l'une des pierres angulaires de cette mémoire du futur,
constituée à travers les deux dernières décennies.
Caffé
Les tapas, le jambon, le chocolat et les petits gâteaux pour
accompagner le café... C'est par l'Espagne que le café et le
chocolat sont arrivés en Europe. L'aristocratie espagnole
l'introduisît définitivement dans l'art de vivre européen, et
désormais, qui imaginerait vivre sans chocolat et sans café ? Il est
étrange pour le visiteur du Nord d'observer ces cadres, au look
italien, prendre un café entre 10h00 et 11h00, sans stress apparent.
Pourtant Madrid est une fausse endormie, une fausse nonchalante, car
c'est encore un quart du PIB espagnol... autant que l'Ile-de-France
dans le PIB français.
Kazakhstan Alcazar
Quand le train vous mène à Tolède, vous ressentez déjà le soleil
écrasant, la plaine asséchée. Et vous entendez parler russe autour
de vous. Du Kazakhstan, si lointain, ils sont arrivés là, à Tolède,
et sont contents d'échanger quelques mots en anglais, avec un
touriste vaguement français. Vous traversez le Tage, et entrez dans
la citadelle. Très vite, les lieux vous semblent familiers, très
vite, vous arrivez sur la place Zocodover, à la cathédrale, à
l'Alcazar, et au Palais de l'Archevêque.
Les touristes ne sont pas encore très nombreux : quelques cars, tout
au plus. Ils serpentent au gré des petites ruelles tortueuses, qui
mènent vers les lieux centraux, qui longent les remparts, ou
débouchent sur les portes de sortie de la ville.
Comme dans toute l'Espagne, l'ancienne présence mauresque est
perceptible, dans les mots, les noms, et l'architecture.
La ville abritait le pouvoir royal, et celui de l'Eglise, autant
dire tous les pouvoirs. Ce n'est qu'en 1561 que le Roi d'Espagne
quitta la ville pour s'établir à Madrid. Tolède était donc (une)
capitale.
L'Alcazar (école militaire) fût détruit pendant le siège des
Républicains espagnols, celui que l'on voit aujourd'hui est le fruit
d'une restauration, uniquement architecturale. Sur certaines
façades, on peut croire voir les traces à peine perceptibles de
quelques balles. Rien ne semble vraiment évoquer le siège de Tolède.
Il suffit de savoir. Peut-être, dans la longue vie de cette cité
fortifiée, fondée par les Romains, n'était-ce qu'un siège parmi
d'autres.
Désormais, la ville possède le charme et le calme de ces cités
médiévales, que l'on a conservées, et fait évoluer au cours des
siècles, en respectant une harmonie avec le paysage environnant,
comme à Sienne. La flânerie pouvait faire partie de l'art de vivre,
et la conversation, autour d'un café, de quelques tapas, agrémente
encore le quotidien des habitants. Le temps ne s'est pas arrêté à
Tolède. On y respire juste le temps de vivre. Gérard-Alexandre
Sanchez-Allais,
Ibrido Paneuropeo
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