Je suis avec Marie-Julie Baup, comédienne de théâtre, comédienne de cinéma, que l'on va pouvoir voir mercredi 28 octobre
dans le dernier film de Jean-Pierre Jeunet : Micmacs à Tire-Larigot. Pour commencer, parle nous de ton parcours, ta formation
théâtrale, comment tu as commencé et quand est né cette envie de faire du théâtre ?
Ça a commencé très très jeune, la première fois que j'ai fais du théâtre, j'avais onze ans, c'était dans la Cantatrice
chauve de Ionesco, au lycée tout bêtement, et d'aussi loin que je me souvienne j'ai toujours dit à mes parents, plus tard
je voudrais être actrice. J'en ai fait toute mon adolescence, en parallèle de l'école et mes parents
m'avaient simplement demandé d'avoir mon bac d'abord et « après tu feras ce que tu voudra ».
Donc j'ai fait du théâtre au lycée et à dix-huit ans, je me suis inscrit au cours Florent d'abord, je ne connaissais pas du tout,
je ne viens pas du tout d'une famille qui fait du théâtre ou du cinéma. J'ai donc commencé mes cours, j'ai monté une compagnie,
très vite on m'a dit, il faut absolument que tu ailles au conservatoire, que tu fasses le TNS. J'ai passé les deux concours en
même temps, je me suis retrouvé au troisième tour des deux, en me disant c'est sûr que je vais en avoir un des deux, manque
de bol j'ai eu aucun des deux. J'ai cru que ma vie allait s'arrêter et c'est à ce moment là que j'ai rencontrer celui qui allait
être mon vrai maître au théâtre : Jean-Claude Penchenat. J'ai commencé avec lui à jouer, d'abord en appartement, ensuite des
lectures, et des pièces.
Voilà, j'ai commencé comme ça à faire du théâtre, assez vite en fait. Je prenais des cours au Théâtre 13 avec Éva Saint-Paul,
et je travaillais avec des compagnies en province, on faisait des tournées. Je suis partie en Italie faire une comédie musicale
qu'on jouait trois fois par jour pour des gamins italiens. Je me suis formé sur le tas et au théâtre.
Tu disais que tu as eu une relation de maître à disciple, comment avec ce maître travailliez vous la construction
d'un rôle. Comment aller du texte au rôle, quel travail ?
Je pense qu'il faut travailler, on a toujours intérêt à travailler quoiqu'il arrive même si je fais partie des acteurs qui
peut-être sont assez instinctifs, c'est à dire que, par exemple j'aime bien les premières lectures, quand on commence une pièce,
à ce moment là, instinctivement j'ai déjà une idée ou naturellement envie d'aller vers quelque chose. Je ne parle pas pour tous
les rôles mais pour ceux que l'on m'a proposé jusqu'à présent, et peut-être que si on me les proposaient c'est aussi parce que
cela me correspondait aussi plus ou moins. Donc il y a pas un énorme travail de construction seul en tout cas, après ce qui est
très important c'est la rencontre avec le metteur en scène et avec sa vision du travail, c'est comme ça que se construit le rôle
en général, le metteur en scène me dit : « j'aimerai que tu ailles vers ça, vers ci », c'est au moment des répétitions
que se fait le travail le plus important.
Ça t'intéresse toi de passer de l'autre côté de la rangée de siège et de faire la mise en scène ?
J'en rêve ! Maintenant c'est difficile, je ne sais pas si je pourrais le faire. J'ai déjà écrit ! Ça me paraissait plus
simple que de mettre en scène. Mais j'adorerai, c'est pas pour tout de suite je pense, j'ai envie d'en rencontrer encore plein,
de prendre plein d'exemple, de lire beaucoup de livres, beaucoup de pièces en ensuite d'y venir doucement, j'aimerai beaucoup.
J'allais y venir, effectivement tu as écrit Question d'envie, avec Didier Tournan, une mise en scène d'Agnes Boury,
que j'ai eu l'occasion de voir au Théâtre du Ranelagh, mais qui a été joué pas mal de fois. Parle moi du travail d'écriture avec
Didier sur cette pièce.
Ça vraiment été un travail collectif, y a pas que Didier, il y aussi Catherine Birau et Lætitia Pelliteri, on est parti tout
les quatre avec une envie commune de monter un spectacle. Ça a commencé par des impros, ensuite on a écrit collectivement des
scènes et ensuite, parce que à un moment donné c'est impossible d'écrire à quatre, avec Didier on a rassemblé toutes les idées
et on a écrit la mouture finale, mais en retravaillant toujours avec Lætitia et Catherine.
Vous le tournez encore ce spectacle ?
Non, on la joué pendant quasiment un an au Petit Théâtre de Paris, et pour l'instant on ne le joue plus. J'aimerai
beaucoup qu'on y revienne, soit à ce spectacle, soit à une suite, soit à quelque chose de différent mais en tout cas on a
tous les quatre très envie de ré-écrire et de retravailler ensemble.
Il me semble qu'il y a un DVD ?
Oui, il y a un DVD qui, je crois, est toujours en vente...
Y'a-t-il un rôle du répertoire que tu n'as pas joué et que tu aimerai par dessus tout jouer ?
Y'a pas un rôle mais y'a des auteurs que j'adorerai jouer. J'adorerai jouer Shakespeare que je n'ai jamais joué. J'adorerai
jouer Feydeau et ça tombe très bien parce que je vais jouer Feydeau à partir de janvier (Léonie est en avance,
mise en scène de Gildas Bourdet, avec Dominique Pinon, à partir du 20 janvier au Théâtre du Palais Royal ndlr) et je suis
ravie parce que ça fait des années et des années que je rêve de pouvoir dire ce texte génial, cette mécanique absolument
fabuleuse de la comédie pure.
Sur la scène, aurais-tu une expérience mémorable, quelque chose qui t'a transportée, une émotion, un
moment inoubliable ?
Je crois que c'est la première fois que j'ai joué au théâtre, j'ai eu la chance de jouer avec Michel Aumont, qui est un
immense acteur que j'admirais déjà. En fait j'ai joué la pièce Amadeus pendant un an au Théâtre de Paris, j'avais comme
partenaire Jean Piat qui est un acteur inouï aussi, ça faisait un an que je jouais la pièce avec lui et pour la tournée c'est
Michel qui l'a remplacé. La première fois qu'on a joué le spectacle devant un public avec lui, il a joué complètement différemment
de ce que l'on avait pu faire en répétition, et tout d'un coup j'ai l'impression qu'il n'y avait plus de public, plus rien et qu'on
était vraiment dans la situation. Il changeait tout, il était complètement fou et dingue et en fait ça a été comme ça pendant toute
la tournée. Tout les jours j'arrivais sur le plateau en me demandant alors à quoi on va jouer ce soir ? Je n'oublierai jamais
l'expérience de jouer avec cet immense acteur.
Le côté obscure de la scène : la grosse galère ?
La grosse galère ? Je suis tombé dans les pommes sur scène et ça n'est pas très agréable comme sensation. Je l'ai même fait
plusieurs fois, notamment il y a très longtemps quand je jouais la Belle et la bête, on jouait trois fois par jour, c'était
une comédie musicale, on était épuisé, on faisait la route entre temps. Et un jour je suis tombé dans les pommes, le personnage
de la Belle tombait déjà dans les pommes au début du spectacle et là, je suis tombé dans les pommes réellement une première fois,
donc la Bête me réanime en me disant : « La belle ! La belle ! », j'ai essayé de me relever, j'ai recommencé le spectacle
au tout début parce que j'étais complètement à l'ouest. Je voyais dans les yeux du comédien en face de moi que c'était une
catastrophe et je suis retombé dans les pommes une deuxième fois et ils ont baissés le rideau.
En parlant d'Amadeus, c'est avec cette pièce là que tu as été nommé aux Molières, encore fois passer le concours
mais ne pas être reçue ! La nomination étant une reconnaissance de la profession, comment as-tu réagis, qu'as-tu éprouvé à ce
moment là ?
Déjà je ne m'y attendais pas du tout, c'était la première grosse pièce que je faisais, et puis, on fait aussi ce métier pour
avoir de la reconnaissance, tout d'un coup c'était une reconnaissance énorme du métier donc j'étais très émue, très heureuse
comme une petit fille à qui on donne une grosse récompense. J'ai allé appeler ma mère en disant : « Maman je suis nommé aux
Molières », je suis allé m'acheter une jolie robe pour la cérémonie et j'étais ravie. J'avoue que je ne crache pas du tout
sur les récompenses parce que je crois qu'on fait aussi ce métier pour ça. Je prends énormément de plaisir à jouer et rien ne
remplacera ça. Beaucoup d'acteurs disent, moi je m'en fous, moi je ne m'en fous pas !
Tu es dans la pièce Les femmes savantes, il y a des affiches un peu partout, avec toi en photo. J'en ai vu
plein, imaginons qu'il y en ait une chez ta boulangère, ça te fait quoi d'arriver à la boulangerie et de voir ta photo sur
la porte ?
Je la connais l'affiche donc maintenant ça fait moins, mais ça fait plaisir, elle est jolie je trouve l'affiche. C'est
très bizarre d'ailleurs que ce soit moi, parce que il y a Jean-Laurent Cochet, qui est un grand monsieur du théâtre, qui joue
le rôle de Philaminte (souvent chez Molière les femmes mûres sont jouées par des hommes ndlr), je pense qu'il n'avait pas très
envie de se voir en femme dans tout Paris, donc c'est mon visage. Je suis très heureuse d'être dans ce spectacle, que l'on va
reprendre au Petit Théâtre de Paris à partir du 15 novembre, parce que ça marche bien et c'est un jeune metteur en scène qui
s'appelle Arnaud Denis, qui a beaucoup de talent, c'est une troupe formidable et c'est un bonheur de dire ce texte, en vers
mais moderne, une vraie pièce classique, très honnête.
Quittons le théâtre et parlons cinéma, ton premier long-métrage est Le cou de la girafe de Safy Nebbou,
et là à l'affiche du dernier film de Jean-Pierre Jeunet, comment s'est passé la rencontre avec lui, car il me semble avoir
entendu dire qu'il avait particulièrement craqué pour toi en tant qu'actrice ?
Ce qui s'est passé, ça à été assez génial pour moi, mon agent m'a appelé pour me dire : « tu as un casting pour un tout
petit rôle dans le prochain film de Jeunet », donc déjà j'étais enchanté parc que je suis fan de Jean-Pierre Jeunet.
C'était pour faire le le rôle de la jeune fille qui est vendeuse de DVD, un très jolie rôle mais tout petit. J'y étais allé
très pépète avec une jupe très courte, très maquillée, et Jean-Pierre Jeunet était là, ce qui est déjà miraculeux parce que
c'est rare de faire des castings et que le réalisateur soit là, en général on a plutôt affaire au directeur de casting.
J'ai fait la scène une première fois, il ne disait rien, une deuxième fois, il ne dit rien, je me disais bon c'est une catastrophe !
Et tout à coup il m'a dit : « J'aimerais que tu reviennes dans une semaine mais complètement à l'inverse, habillé différemment,
je ne te cache pas que j'avais un rôle pour Marina Foïs, qui vient de m'annoncer qu'elle était enceinte donc j'aimerais
te voir pour ce rôle là ». Je suis rentré chez moi complètement surexcitée, mais je ne savais rien, j'avais pas lu le scénario.
J'y suis retournée, pas maquillée, avec des grosses boots, un énorme pantalon, des grosses lunettes et on a travaillé pendant une
heure. Ça été vraiment génial parce que Jean-Pierre Jeunet est un directeur d'acteur merveilleux et qu'il me demandait des choses
pas du tout ordinaires, d'aller dans des univers pas possible. Il me disait juste, c'est Calculette, elle ne sait pas trop,
elle est un peu autiste, elle compte tout le temps. Après une heure je suis partie et au bout d'une demi heure il m'a téléphoné
pour me dire que j'avais le rôle. J'étais la plus heureuse des comédiennes !
Tu es donc Calculette, une sorte de gamine un peu autiste et qui a la magie du nombre ?
Qui sait tout compter, exactement tout l'inverse de ce que je suis dans la vie car je suis incapable de retenir un numéro de
téléphone ou une date de naissance alors qu'elle peut photographiquement tout identifier et savoir exactement comme le sont
d'ailleurs souvent les autistes, elle a une faculté à compter complètement inouïe.
Un personnage qui vit en dehors du désir dans un monde totalement maîtrisé celui des nombres.
Exactement et qui a été recueillie par Tambouille, qui est joué par Yolande Moreau, une espèce de maman de tous ces
chiffonniers, qui sont joués par Jean-Pierre Marielle, Dominique Pinon, etc...Si on regarde bien elle est très amoureuse de
Dany Boon mais elle ne l'avouera jamais.
Tu abordes différemment ton travail au cinéma par rapport à ton travail au théâtre ?
J'ai vraiment l'impression, peut-être parce que je n'ai pas encore l'expérience suffisante, mais que ça n'est pas du tout
le même métier. Au théâtre, on arrive, on une heure et demi, le plateau pour soi, complètement libre de faire ce qu'on veut
avec des contraintes qui sont des contraintes de textes et vaguement de placement, globalement on fait ce qu'on veut. Au cinéma
tout est calculé, millimétré, tout est beaucoup plus court, on attend beaucoup et d'un seul coup il faut être très intense en
5 secondes, en baissant la tête en pensant à la lumière, au scotch, au partenaire qu'il ne faut pas cacher avec son épaule,
au monsieur du son. C'est pas du tout le même plaisir, mais il y'a un plaisir réel aussi au cinéma. Les deux premiers jours
je me suis peut-être que j'aime pas, peut-être que c'est pas mon truc et en fait si ! C'est beaucoup plus précis, intense, ça
n'a rien à voir mais c'est aussi une sacrée aventure.
J'imagine que tu as vu le film, ça fait quoi de se voir à l'écran ?
C'est marrant, effectivement je suis très grimée, appareil dentaire, grosses lunettes, la frange très courte, donc c'est
bizarre de se voir, je me suis dit mais c'est moi là sur l'écran ? Ce qui est génial c'est de se voir au milieu de grands acteurs,
dans un film magnifique, original, j'ai adoré le film, j'avais l'impression d'avoir 5 ans. Au bout de dix minutes j'avais oublié
que j'étais dedans et j'étais à fond dans l'histoire.
Propos reccueillis par Yan Pradeau